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Evangelii Gaudium L’Église est dans la tourmente. La crise qu’elle traverse montre ses difficultés à être audible dans ce monde du xxie siècle. Une situation à laquelle s’ajoutent des problèmes liés à l’organisation interne de l’institution. Son type de fonctionnement vertical, patriarcal et centralisé est remis en cause depuis plusieurs années par les catholiques eux-mêmes qui désirent prendre part aux décisions. L’équilibre des pouvoirs entre clercs et laïcs, la place des femmes dans l’institution, la morale sexuelle, le mariage des prêtres… sont autant de questions qui nourrissent leur agacement et les besoins de débat. Les nombreux cas d’abus sexuels rendus publics renforcent cette exigence de réforme. Le nom de François que porte Jorge Mario Bergoglio pour son pontificat, en référence à saint François d’Assise, est tout un symbole. Il représente à la fois le parcours d’une vie de pauvreté et l’appel à une mission confiée par Dieu : « répare » la maison, car « elle tombe en ruine ». François d’Assise révolutionnait l’Église catholique de son temps. François est aujourd’hui face à ces mêmes défis, construire une Église pour le xxie siècle, qui soit pauvre et agisse avec les pauvres. Ses huit années de pontificat ont démontré son engagement et sa détermination à proposer de nouvelles orientations. Mais « faire des réformes à Rome, c’est comme nettoyer le Sphinx avec une brosse à dents ,» devait-il souligner lors des ses vœux à la curie en décembre 2017. Autant dire que ses objectifs s’inscrivent sur le long terme. Changer de logiciel culturel, s’attaquer à la mainmise des clercs sur le pouvoir ecclésial, insuffler une logique de service pour le peuple de Dieu et l’institution…, cela demande du temps, surtout lorsque ce chemin est semé d’obstacles. François est durement contesté par un entourage institutionnel (administration vaticane…) et un « corps épiscopal » majoritairement conservateur qui ne sont pas prêts à concéder ses pouvoirs au nom de l’évangile. C’est là le drame de l’Église actuelle… et aussi le drame de François. Au point que sur certaines questions (statut du sacerdoce, promotion de la femme, éthique et sexualité…), ses positions ne sont pas toujours claires et créent de l’impatience parmi ceux qui lui sont proches. Confrontés aux peurs et aux difficultés, des catholiques préfèrent se replier dans une pensée rigide et avoir le sentiment d’une plus grande protection tandis que des ecclésiastiques se lancent dans la critique de l’action du pape François qu’ils accusent de s’être abandonné à la modernité et de conduire l’Église à sa perte. Mais, réagit l’évêque de Rome, leur conduite fait référence à un monde qui n’existe plus, ils « restent au balcon tandis que la vie réelle se passe en dessous. » « Les schémas de pensée et les a priori que nous utilisons pour naviguer dans le monde ne sont plus efficaces. » et ne permettent pas à l’Église de trouver sa place. Deux changements lui semblent décisifs : l’évolution des mentalités du peuple de Dieu et la contribution de l’Église aux actions pour la justice et la construction d’un monde meilleur. La communication papale est devenue un axe central pour en faire prendre conscience. Tous les canaux sont mis au service du dialogue avec « les personnes de bonne volonté », qu’elles soient croyantes ou non : exhortation, encycliques, discours, lettres, interviews, rencontres avec les populations, livres… Ses idées, souvent reprises seulement en partie par les médias, ne donnent pas à voir leur cohérence. Pourtant elles ne doivent rien au hasard, sa démarche est construite. Cet article n’a d’autre prétention que d’essayer de saisir les schémas de pensée du pape François au fil de ses écrits et de ses discours pour les remettre en perspective. Un cadre de réflexion… Quelques mois après son élection, le pape François signe l’exhortation apostolique Evangelii gaudium (la joie de l’Évangile) où il présente aux catholiques ses projets pour l’Église. Les enjeux et les difficultés rencontrées sont analysés sans aucune concession. L’intention est de provoquer un électrochoc chez les catholiques et de les conduire à s’engager vers une nouvelle phase de mise en œuvre du concile Vatican II (1962-1965). Convoqué par Jean XXIII, ce concile eut dans le monde un retentissement considérable. Son « aggiornamento » et les réformes qu’il préconisait ont placé l’institution sur la voie de profondes transformations. L’Église ouvrait enfin ses « portes » sur les réalités du monde. François l’interprète comme la volonté de relire l’Évangile dans une situation historique concrète et juge que la démarche conciliaire est « absolument irréversible ». Ces transformations demandent encore du temps pour s’exprimer complètement, car, précise-il, « il faut un siècle pour qu’un concile entre dans la vie et nous n’en sommes qu’à la moitié ». Deux autres éléments importants structurent la pensée du pape. L’exhortation apostolique Evangelli nuntiandi, publiée en décembre 1975 par Paul VI, se consacre à l’évangélisation dans le monde. L’intérêt de ce texte réside dans l’actualisation des travaux du concile Vatican II, tenu dix ans plus tôt. Montrant le lien entre l’évolution du monde et les conditions d’évangélisation, Paul VI fait de l’annonce de l’Évangile l’axe fondamental de la mission de l’Église. Le document d’Aparecida publié en 2007 est le second pilier. Aparecida est le nom de la ville brésilienne où s’est réunie la conférence des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes. Jorge Bergoglio a pris une part active à ces travaux. Rappelons que, depuis le concile, l’Église latino-américaine cherche sa voie. Soumise jusqu’alors aux conceptions d’un catholicisme européen, ces Églises entendent désormais exprimer leur foi dans les réalités continentales. Cela ne va pas sans débats ni résistances au sein du Celam (Conférence épiscopale latino-américaine). La conférence de Medellin (Colombie), en 1968, avait vu les évêques latino-américains exprimer clairement leur soutien aux réformes de Vatican II. Pour la première fois on y parlait de l’option préférentielle pour les pauvres, de la théologie de la libération et des communautés ecclésiales de base (Ceb). La méthode d’analyse « Voir-Juger-Agir » imaginée et appliquée par la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) était adoptée : voir la réalité du terrain, discerner et juger les moyens d’intervention, puis agir sur la base de réponses pastorales adaptées. Medellin se révèle être une étape importante dans la transformation de l’Église d’Amérique latine. Luttes pour la justice dans les sociétés et changements structurels dans l’Église deviennent les fondements de la mission d’évangélisation. Pourtant, durant plusieurs décennies, avec l’appui de Rome, ces avancées seront bloquées par les prélats les plus réactionnaires. C’est seulement en 2007, lors de la conférence d’Aparecida, que l’Église catholique d’Amérique latine reprend le chemin du renouveau et confirme, en les actualisant, les décisions prises à Medellin. Faire évoluer les mentalités Modifier le logiciel culturel des catholiques est l’une de ses premières préoccupations « ce qui nous arrive en ce moment nous met devant l’urgence d’avancer dans une révolution culturelle courageuse ». Dans un livre publié fin décembre 2020, François relate la volonté de Jésus de rejeter la mentalité des élites religieuses qui s’appropriaient la loi et la tradition et leur permettaient de juger et de contrôler celles et ceux qui ne leur ressemblaient pas. Il en conclut que cette façon de faire les éloignait du peuple. C’est pour se rapprocher des plus pauvres et aller en priorité vers eux que les catholiques sont aujourd’hui encouragés à changer de comportement. Mais changer un comportement qui s’est progressivement construit au cours des siècles n’est pas chose aisée et le « on a toujours fait ainsi » freine les bonnes volontés. Un bref retour dans l’histoire montre que l’autorité et la verticalité du pouvoir ont toujours imprégné le principe d’organisation de l’Église catholique (et la mentalité des fidèles) : une autorité absolue et monarchique avec au sommet le souverain pontife. C’est à l’époque de Constantin et au cours des ive et ve siècles que l’Église choisit ce modèle d’administration. Le concile de Latran consolidera ce pouvoir d’autorité et la réforme dite « grégorienne » décrète la suprématie du pouvoir sacré des clercs sur les laïcs. L’expérience montre que ce cléricalisme, dénoncé aujourd’hui, sera facteur de difficultés pour l’Église. De concile en concile, le pouvoir monarchique de Rome et des clercs s’est imposé toujours plus fermement. La centralisation atteindra le « sommet » lors du concile Vatican I en 1870 qui prononce « l’infaillibilité » du pape et place le fonctionnement de l’Église sous sa seule autorité. Non sans humour, Jean XXIII, prenant ses distances avec cette notion, disait : « Oui, le pape est infaillible lorsqu’il parle “ex cathedra”. C’est pourquoi je ne parle jamais “ex cathedra” ! » À l’exception de la période de réception de Vatican II (1962-1965), aucun souverain pontife n’a tenté de remettre en cause cette centralisation abusive du pouvoir. « Toute l’histoire de cette Église, écrivait Yves Congar dans son journal rédigé lors des travaux du concile, c’est celle des entreprises poursuivies par tous les moyens à longueur des siècles par lesquelles la papauté d’alors a usurpé la place de l’Ecclesia des évêques. » Pour « réparer la maison », François se doit d’opérer ce renversement culturel apte à redonner aux catholiques le dynamisme et la proximité que connaissaient les premières communautés chrétiennes. Cette mission confiée aux chrétiens et à l’Église catholique a besoin, pour être opérante, de s’adosser à une liberté de réflexion et d’action. Les discours fournis clé en main par l’institution religieuse ne sont plus à l’ordre du jour. Certains commentateurs voient dans ce changement de cap un « virage à 180 degrés », ou une « révolution copernicienne ». Peu importe l’appréciation portée, l’idée de l’évêque de Rome est de retrouver un peuple de Dieu agissant en acteur de « terrain » et moins sensible aux pesanteurs institutionnelles. François reprend souvent l’image de l’Église qu’il souhaite : en « sortie vers les périphéries », capable de prodiguer des soins à la société et aux êtres humains comme « un hôpital de campagne ». C’est le refus de « l’entre soi » et un appel aux catholiques à décentrer leur regard vers celles et ceux qui ne croient pas ou ne croient plus. Une pastorale de la responsabilité Dans Lumen fidei, François précise les fondements de cette mission évangélisatrice. La foi « n’éclaire pas seulement l’intérieur de l’Église et ne sert pas seulement à construire une cité éternelle dans l’au-delà, elle nous aide aussi à édifier nos sociétés afin que nous marchions vers un avenir plein d’espérance. » Une perspective qui, loin des discours de résignation et de fatalité, veut « donner un nouvel élan et de nouvelles forces à la vie quotidienne ». Dans les sociétés d’aujourd’hui, de plus en plus sécularisées, où Dieu n’a plus la cote, il n’y a aucun sens à parler de Dieu sans articuler ce dialogue aux réalités des conditions d’existence de l’homme. À l’image des premiers chrétiens, les catholiques et les pasteurs sont invités à vivre leur foi en Dieu et en Jésus-Christ dans une annonce de l’Évangile davantage articulée à la construction d’un monde meilleur où règnent la justice, la paix, la fraternité. Cette mutation qualitative de la foi s’élabore et prend corps dans les réalités vécues par les chrétiens eux-mêmes. Les rapports d’exploitation et de domination construits au cours des siècles sont davantage perçus par une majorité d’entre eux comme responsables du malheur des êtres humains. Ils partagent avec les milieux populaires la même colère et la même aspiration à vivre autrement. Cette évolution avait été repérée en son temps par Jean XXIII. Lors de son discours d’ouverture au concile Vatican II, il remarquait déjà que la compréhension de la tradition évangélique évoluait avec la connaissance du monde « Ce n’est pas l’Évangile qui a changé, disait-il, c’est nous qui le comprenons mieux. » L’Évangile se voit davantage aujourd’hui comme un horizon d’humanisation et d’émancipation du monde et non plus uniquement comme une démarche de conversion à la religion. Un débat qui n’a cessé d’habiter les croyants depuis les années 1960. Le théologien Joseph Moingt, récemment décédé, considérait que les paroles contenues dans l’Évangile venaient de Jésus et à les examiner de près, écrivait-il, « nous n’y trouvons pas beaucoup de religion ». Le pape veut progresser vers une pratique pastorale annonçant l’Évangile, mais différenciée des dogmes et des codes religieux. « Une pastorale missionnaire, souligne le pontife, n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrine à imposer avec insistance. » Trouver ce nouvel équilibre est indispensable sinon, dit-il, « l’édifice moral de l’Église risque lui aussi de s’écrouler comme un château de cartes. » Une approche qui rejoint celle de nombreux fidèles engagés dans les milieux associatifs, mais qui provoque chez d’autres beaucoup de réticence, notamment parmi ceux qui attendaient “confortablement” que tout leur tombe du ciel. Ces derniers préfèrent « une vie privée confortable renoncent [à la] dimension sociale de l’Évangile », constate François. Impliquer les catholiques dans une relation de proximité, leur permettre d’être acteurs et décideurs sur le terrain oblige Rome à revoir sa façon de gouverner. La synodalité, terme qui n’est pas nouveau dans le langage ecclésial, prend dans cette perspective un sens nouveau. François en donne l’image d’une pyramide inversée. Le sommet, la partie la plus large, représente le peuple de Dieu, en bas à la pointe de la pyramide se situe le pontife dont la tâche essentielle est d’assurer l’unité de l’Église universelle. François le souligne constamment, il est un baptisé au milieu des baptisés et un évêque au milieu des évêques. Selon sa conception, fidèles, collège épiscopal, évêque de Rome doivent, par l’autorité que leur donne le baptême, devenir des coauteurs des choix de l’Église. Il appartient au synode des évêques d’être le récepteur de ce brassage d’idées. Le terme de synodalité vient du grec syn-odos, qui peut se traduire par « marcher ensemble », et les synodes qui se sont réunis depuis 2015 sur les problématiques de la famille, de la jeunesse et de l’Amazonie ont été l’occasion de mettre en pratique cette nouvelle façon de travailler. François fait de la synodalité la colonne vertébrale de son projet, elle est à la fois le but des transformations de l’Église et également le moyen de mettre en mouvement les catholiques dans une « pastorale de la responsabilité ». Un chemin… Avec l’exhortation Evangelii Gauduim (La joie de l’Évangile) publiée en novembre 2013, François précise le sens de son pontificat et envoie un message aux catholiques qui sont en attente de mesures fortes. Ce document a une double caractéristique : le changement de ton dans la perception des enjeux économiques, sociaux, culturels, religieux et son niveau d’exigence dans la recherche de nouveaux chemins pour l’Église. Aborder ces enjeux est une question primordiale à ses yeux, car, « si cette dimension n’est pas clairement prise en compte, on court le risque de défigurer le sens authentique et intégral de la mission d’évangélisation. » Le raisonnement s’appuie sur l’idée que si les transformations sociales et ecclésiales vont de pair, ce sont bien les pratiques pastorales qui apporteront les modifications nécessaires aux structures d’organisation de l’Église. L’heure n’est donc plus pour les prélats à se focaliser sur les controverses internes, les différents doctrinaux ou l’élaboration de plans de carrière, mais d’aller au contact du peuple pour le soigner. Une Église « accidentée, blessée et sale pour être en sortie dans la rue » est préférable à une Eglise tournée vers elle-même, répète régulièrement le pape. Persuadé que se joue, en ce début de siècle, l’avenir de l’humanité, il pointe, selon sa méthode de réflexion « Voir-Juger-Agir », les responsabilités du néolibéralisme et dénonce le fonctionnement du système économique : « il est injuste à la racine », « c’est une économie qui tue » parce que c’est la recherche du profit qui prévaut. « Un marché divinisé » qui engendre « quelque chose de nouveau », les exclus ne sont pas seulement des exploités « mais des déchets, des restes ». « Nous sommes appelés à prendre soin de la fragilité du peuple et du monde dans lequel nous vivons ». Dans ce contexte, l’Église « ne peut ni ne doit rester à l’écart de la lutte pour la justice ». La priorité donnée aux pauvres s’impose, car, « tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres… les problèmes du monde ne seront pas résolus ». L’option préférentielle pour les pauvres est sa théologie. Une pratique fondamentale à l’image d’un Dieu et du Christ qui se font pauvres pour aider les pauvres. Cette approche prend une résonnance toute particulière aujourd’hui : « La raison de résoudre les causes structurelles de la pauvreté ne peut attendre », non seulement pour obtenir rapidement un soulagement aux difficultés d’existence, mais aussi pour refuser la loi du profit qui fragilise la société et conduit inévitablement vers de nouvelles crises. Une société de paix, de justice et de fraternité est au cœur de l’engagement chrétien parce qu’« une foi authentique implique toujours un profond désir de changer le monde ». « La terre est notre maison commune » et, bien que la justice et l’organisation de l’État soient de la responsabilité du politique, l’Église ne peut ignorer l’ampleur des difficultés vécues par les peuples. L’écoute du cri des pauvres, des périphéries, des populations qui sont « sans terre, sans toit, sans pain, sans santé, lésées dans leurs droits », c’est le mandat confié aux catholiques. Refuser de se préoccuper de ces questions fait « [courir] le risque de la dissolution » et de ne porter que des discours creux. Dans cette réflexion, les questions de la paix (paix sociale et paix entre les peuples) occupent une large place. La paix sociale ne sert pas à masquer ou à accompagner l’injustice sociale. Les revendications et les luttes qui s’engagent pour les droits humains ne doivent « pas être étouffées ». La paix entre les peuples n’est pas non plus qu’une seule absence de guerre. Cette paix se construit jour après jour dans la poursuite d’un nouvel ordre mondial régi par la justice et la coopération et où les différences s’harmonisent dans un projet commun. L’exhortation apostolique note au paragraphe 241 : « Dans le dialogue avec l’État et avec la société, l’Église n’a pas de solutions pour toutes les questions particulières. Mais ensemble, avec les diverses forces sociales, elle accompagne les propositions qui peuvent répondre le mieux à la dignité de la personne humaine et au bien commun. » Repenser un projet Bien que publiées à cinq ans d’intervalle, les encycliques Laudato si’ et Frateli tutti se trouvent intimement liées. Elles apparaissent clairement comme la base d’un projet de réformes où se dessinent de nouveaux possibles en réponse aux préoccupations sociales. Ces textes, d’une certaine radicalité, dressent un constat sans appel : les dommages causés à l’environnement et l’aggravation des conditions sociales d’existence sont les conséquences d’un mode de production qui privilégie la recherche de profit. Nous sommes face à une crise anthropologique profonde : la négation du primat de l’être humain. L’erreur, écrit le pape dans ses deux encycliques, est de faire de l’individualisme le principe d’organisation de la société. Changer de direction, transformer le système économique, devient urgent, mais encore faut-il savoir sur quels principes nouveaux nous voulons vivre. Nous y reviendrons plus loin dans le texte. François le crie haut et fort aux participants de la IIe Rencontre mondiale des mouvements populaires : pour répondre « aux cris de la terre » et « aux cris du peuple », « nous avons besoin d’un changement et nous le voulons ! ». Parmi les individus, croyants et non-croyants, il y a ceux qui soutiennent ce système ou tentent de s’y adapter et ceux qui, tout en le subissant, ne s’y plient pas. C’est vers ceux-là, ceux qui résistent, que le pape veut avant tout porter son message. Sa volonté est de redonner sens à leur engagement. Le salut de l’humanité ne peut être que collectif, « ou bien on se sauve tous ou bien personne ne se sauve », par conséquent la fraternité et l’amitié sociale sont les éléments essentiels pour réunir la « famille humaine » et retisser du lien. Il confie aux mouvements populaires le rôle d’éclairer cette voie de transformations et les encourage à se faire entendre, car il est temps, dit-il, que « Le peuple redevienne un sujet de sa propre histoire et se rassemble. ». Depuis son élection au Vatican, il organise chaque année une rencontre mondiale avec les mouvements populaires. Sont invités près d’une centaine de responsables d’organisations, mais ce sont d’abord celles et ceux qui agissent sur le terrain que le pape cherche à rencontrer : les exclus, les exploités, les victimes d’injustices au travail, les acteurs des quartiers périphériques… Ce sont eux, dit-il, les « semeurs d’un nouvel avenir, les promoteurs du changement dont nous avons besoin ». Ils agissent « en bas » au plus près des populations concernées avec une riche pratique de solidarité, de fraternité, de rassemblement et de luttes. Il les appelle à ne pas sous-estimer leur capacité à promouvoir des alternatives, car « l’avenir de l’humanité est, dans une grande mesure, dans (leurs) mains » parce que les « grandes transformations ne se sont pas produites dans les bureaux ». Il les incite aussi à guider la jeunesse pour faire grandir l’utopie et lui donner la force de surmonter les obstacles. La mission confiée aux mouvements populaires va bien au-delà d’un simple ravalement superficiel du système : « le but n’est pas de partager les miettes de notre table, mais à cette table de faire une place à chacun » pour que chacun retrouve sa dignité. Des priorités… La crise et ses répercussions dans tous les domaines de la vie provoquent des situations difficiles pour une grande majorité des habitants de ce monde. Des discriminations aggravées par la pandémie. S’il est indispensable, nous dit le pape, de trouver un « traitement à un virus petit mais terrible, qui met à genoux le monde entier », il y a urgence à soigner un plus grand virus, celui de l’injustice sociale, de l’inégalité, de la marginalisation et du manque de protection des plus faibles, et « quel scandale cela serait si toute l’assistance économique que nous observons – dont la majorité est issue de l’argent public – était concentrée à sauver les industries qui ne contribuent pas à l’inclusion des exclus, à la promotion des derniers, au bien commun ». La pandémie montre d’un jour nouveau le mauvais état de santé des structures de la société et du monde. « Quand l’obsession de posséder et de dominer exclut des millions de personnes des biens primaires ; quand l’inégalité économique et technologique est telle qu’elle déchire le tissu social ; et quand la dépendance vis-à-vis d’un progrès matériel illimité menace la maison commune, alors nous ne pouvons pas rester impassibles. » Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière qui peut nous conduire vers le pire ou nous laisser entrevoir la possibilité de construire quelque chose de différent. Dans cette période où le nouveau frappe à la porte, la réaffirmation et le renouvellement des appareils conceptuels deviennent nécessaire pour l’évêque de Rome. Sans en chercher l’exhaustivité, pointons ici quelques-unes des pistes de réflexion qu’il égraine au fil de ses interventions. L’entreprise : le droit à la liberté d’entreprendre ne peut se trouver au-dessus des droits des peuples et de l’environnement. De nouveaux critères sont devenus indispensables pour leur fonctionnement. La propriété : le droit la propriété privée ne peut être un droit naturel mais relève d’une fonction sociale destinée au bien commun. Au moment où les inégalités sociales explosent, il n’est que justice que la propriété soit partagée puisqu’elle est le résultat du travail des femmes et des hommes. « Le développement ne peut pas être orienté vers l’accumulation au bénéfice de quelques-uns, mais doit assurer les droits humains […] y compris les droits des nations et des peuples. » La coopération internationale : il faut réfléchir à un nouvel ordre juridique, politique et économique mondial orienté vers le développement solidaire de tous les peuples, notamment les plus pauvres, en leur donnant une voix opérante dans les décisions communes. Les femmes : elles ont une approche nouvelle de la société qui ouvre une perspective dont le monde a besoin pour faire face aux défis d’aujourd’hui. C’est le sens qu’il donne en favorisant – timidement de l’avis de certains – l’accès aux femmes à de plus grandes responsabilités dans l’Église. La politique : elle ne doit se soumettre ni à l’économie ni aux diktats des technocrates qui entravent la marche du monde. Raison sans doute pour laquelle elle est dépréciée, note François, qui appelle à la réhabiliter. Sa conception d’une bonne politique, c’est celle capable de réformer les institutions, de coordonner, d’améliorer les pratiques « qui permettent de vaincre les pressions et les inerties vicieuses. » Dans ces moments difficiles, la politique doit œuvrer pour le bien commun et devenir ainsi « une des formes les plus précieuses de la charité », une charité sociale qui agit sur les structures de la société. Le personnel politique : nous avons besoin d’hommes et de femmes politiques qui ouvrent de nouvelles voies pour que le peuple puisse s’organiser et s’exprimer. Qui servent le peuple au lieu de s’en servir et portent en eux l’odeur des quartiers qu’ils représentent. La stratégie : c’est par un débordement de l’état de choses existant que s’opéreront les changements, à l’image d’un petit cours d’eau qui grossit et devient un fleuve capable de tout bousculer sur son passage. La fraternité et l’amitié sociale : elles sont les nouvelles frontières entre ceux qui veulent soumettre les individus en leur prônant l’individualisme et l’indifférence et ceux qui s’opposent radicalement à cette logique et font de la personne humaine le moteur de l’histoire. Les migrations : elles doivent être reconnues comme un élément fondamental de l’avenir du monde, les étrangers dans le besoin ne doivent pas être rejetés, mais accueillis selon les possibilités de chaque pays. François réaffirme dans le même temps l’urgence de créer les conditions pour que chacun puisse vivre sur sa terre. La paix : on affronte aujourd’hui une « guerre mondiale par morceaux » qui se répercute sur la scène mondiale. La guerre répond à un calcul lié à des intérêts particuliers et à un manque de vision d’avenir. La paix ne peut-être fondée sur la menace d’une destruction réciproque. L’objectif de l’élimination totale des armes nucléaires devient un impératif moral et humanitaire. Avec l’économie financière réalisée sur le commerce des armes, le pape propose de créer un fonds mondial pour éradiquer la misère. Une contribution Un avenir meilleur se bâtira à la faveur d’un long processus de débordement. Pour François, cette construction commence dès maintenant et il veut y apporter sa contribution. Non avec un programme politique, ce qui n’est pas la vocation de l’Église, mais à partir de pistes de réflexion articulées autour des trois « T » : « Terre, Toit, Travail ». Une façon de rappeler quelques urgences et de souligner la cohérence des actions engagées par les mouvements populaires. Quelques morceaux choisis : « La Terre » : les biens et les ressources de la terre sont destinés à tous, l’air frais, l’eau propre et une alimentation équilibrée sont essentiels pour le bien être de tous. L’accès universel à ces biens est au cœur de notre avenir. Les modalités suggérées dans Laudato si’ sont rappelées : passer des combustibles fossiles au renouvelable, changer nos conceptions de la valeur et du progrès en tenant compte de l’impact des entreprises sur l’environnement, examiner l’impact des méthodes industrielles sur l’environnement et de l’agrobusiness sur le petit agriculteur, ouvrir davantage la terre aux petits exploitants qui produisent pour la consommation locale, atteindre les objectifs de développement durable des Nations unies pour 2030… « Le Toit » : cette notion est utilisée au sens de la maison commune. Il propose d’humaniser les espaces urbains : multiplier les espaces communs et les espaces verts, assurer un logement digne et familial pour tous, développer les transports publics de qualité pour réduire la pollution et assurer la rapidité et la sécurité des déplacements, développer des politiques sociales intégrant les zones périphériques des villes… Ces efforts doivent être menés à partir des acteurs locaux aidés par l’État. Ces mesures sociales permettraient d’encourager la protection de l’environnement. « Le Travail » : un droit et un devoir pour toutes et tous. Bien plus qu’un moyen de gagner de l’argent, il offre à chacun la possibilité de s’exprimer et de contribuer au bien commun. Trop souvent nous faisons fausse route, précise le pape, les travailleurs sont traités comme des éléments sacrifiables tandis que les actionnaires font la pluie et le beau temps. Il appelle à élargir la définition de la valeur travail comme s’occuper d’un parent, être mère à plein temps, ou bénévole dans un projet social, est un travail même s’il n’est pas rétribué. Il propose d’explorer le revenu de base universel (RBU) comme moyen de faciliter la mobilité ou de refuser les emplois qui enferment dans la pauvreté ou encore de permettre d’associer salaire et temps consacré à la collectivité. Il devient également urgent d’explorer l’idée de travailler moins. Quelle alternative au système actuel ? Le monde vit des temps incertains où peut s’imposer le pire comme le meilleur. Ou ce système mondialisé de l’argent-roi poursuit et aggrave ses nuisances économiques et sociales ou l’aspiration des peuples et de la planète à « bien vivre » s’impose. Dans ce contexte, questionnements et propositions d’avenir de l’humanité deviennent l’enjeu du débat. Dans la préface du livre du pape François, Un temps pour changer, le père Benoist de Sinety s’interroge : « Et si le temps nous était donné de réfléchir à ce monde, non pas en subissant ce qui nous est demandé de vivre, mais en choisissant la manière dont nous voulons l’habiter et y demeurer […] n’y a-t-il pas d’autres alternatives au système actuel ? ». La question taraude l’évêque de Rome au point d’en devenir le fil conducteur de ses interventions. Ses réponses se construisent à la lecture de l’Évangile comme d’autres nourrissent leur volonté de changement à partir de leurs propres outils conceptuels. Nous sommes à un changement d’époque et cela place les catholiques et l’Église devant des responsabilités nouvelles, rappelle le pape. Les orientations sont affichées : il est urgent de changer de logique, les demi-mesures ne suffisent plus, il faut résister et lutter contre les méfaits du système financier, les catholiques sont appelés à s’y engager et à entretenir des relations de proximité avec les populations… Une prise de position qui prend de la distance avec la conception ancienne de l’Église catholique qui se voulait proche de la bourgeoisie capitaliste et des logiques financières. Est-ce pour cette raison qu’il est souvent accusé, par ses opposants, d’être un communiste ? Les réflexions de François font écho aux problématiques posées aux forces de progrès. L’ambition est d’ouvrir des perspectives nouvelles aux peuples. Dès lors, qu’il soit croyant ou non, chacun doit trouver sa place dans ces débats et ces combats pour édifier une nouvelle civilisation. Juin 2021 Evangelii Gaudium
L’Église est dans la tourmente. La crise qu’elle traverse montre ses difficultés à être audible dans ce monde du xxie siècle. Une situation à laquelle s’ajoutent des problèmes liés à l’organisation interne de l’institution. Son type de fonctionnement vertical, patriarcal et centralisé est remis en cause depuis plusieurs années par les catholiques eux-mêmes qui désirent prendre part aux décisions. L’équilibre des pouvoirs entre clercs et laïcs, la place des femmes dans l’institution, la morale sexuelle, le mariage des prêtres… sont autant de questions qui nourrissent leur agacement et les besoins de débat. Les nombreux cas d’abus sexuels rendus publics renforcent cette exigence de réforme. Le nom de François que porte Jorge Mario Bergoglio pour son pontificat, en référence à saint François d’Assise, est tout un symbole. Il représente à la fois le parcours d’une vie de pauvreté et l’appel à une mission confiée par Dieu : « répare » la maison, car « elle tombe en ruine ». François d’Assise révolutionnait l’Église catholique de son temps. François est aujourd’hui face à ces mêmes défis, construire une Église pour le xxie siècle, qui soit pauvre et agisse avec les pauvres. Ses huit années de pontificat ont démontré son engagement et sa détermination à proposer de nouvelles orientations. Mais « faire des réformes à Rome, c’est comme nettoyer le Sphinx avec une brosse à dents ,» devait-il souligner lors des ses vœux à la curie en décembre 2017. Autant dire que ses objectifs s’inscrivent sur le long terme. Changer de logiciel culturel, s’attaquer à la mainmise des clercs sur le pouvoir ecclésial, insuffler une logique de service pour le peuple de Dieu et l’institution…, cela demande du temps, surtout lorsque ce chemin est semé d’obstacles. François est durement contesté par un entourage institutionnel (administration vaticane…) et un « corps épiscopal » majoritairement conservateur qui ne sont pas prêts à concéder ses pouvoirs au nom de l’évangile. C’est là le drame de l’Église actuelle… et aussi le drame de François. Au point que sur certaines questions (statut du sacerdoce, promotion de la femme, éthique et sexualité…), ses positions ne sont pas toujours claires et créent de l’impatience parmi ceux qui lui sont proches. Confrontés aux peurs et aux difficultés, des catholiques préfèrent se replier dans une pensée rigide et avoir le sentiment d’une plus grande protection tandis que des ecclésiastiques se lancent dans la critique de l’action du pape François qu’ils accusent de s’être abandonné à la modernité et de conduire l’Église à sa perte. Mais, réagit l’évêque de Rome, leur conduite fait référence à un monde qui n’existe plus, ils « restent au balcon tandis que la vie réelle se passe en dessous. » « Les schémas de pensée et les a priori que nous utilisons pour naviguer dans le monde ne sont plus efficaces. » et ne permettent pas à l’Église de trouver sa place. Deux changements lui semblent décisifs : l’évolution des mentalités du peuple de Dieu et la contribution de l’Église aux actions pour la justice et la construction d’un monde meilleur. La communication papale est devenue un axe central pour en faire prendre conscience. Tous les canaux sont mis au service du dialogue avec « les personnes de bonne volonté », qu’elles soient croyantes ou non : exhortation, encycliques, discours, lettres, interviews, rencontres avec les populations, livres… Ses idées, souvent reprises seulement en partie par les médias, ne donnent pas à voir leur cohérence. Pourtant elles ne doivent rien au hasard, sa démarche est construite. Cet article n’a d’autre prétention que d’essayer de saisir les schémas de pensée du pape François au fil de ses écrits et de ses discours pour les remettre en perspective. Un cadre de réflexion… Quelques mois après son élection, le pape François signe l’exhortation apostolique Evangelii gaudium (la joie de l’Évangile) où il présente aux catholiques ses projets pour l’Église. Les enjeux et les difficultés rencontrées sont analysés sans aucune concession. L’intention est de provoquer un électrochoc chez les catholiques et de les conduire à s’engager vers une nouvelle phase de mise en œuvre du concile Vatican II (1962-1965). Convoqué par Jean XXIII, ce concile eut dans le monde un retentissement considérable. Son « aggiornamento » et les réformes qu’il préconisait ont placé l’institution sur la voie de profondes transformations. L’Église ouvrait enfin ses « portes » sur les réalités du monde. François l’interprète comme la volonté de relire l’Évangile dans une situation historique concrète et juge que la démarche conciliaire est « absolument irréversible ». Ces transformations demandent encore du temps pour s’exprimer complètement, car, précise-il, « il faut un siècle pour qu’un concile entre dans la vie et nous n’en sommes qu’à la moitié ». Deux autres éléments importants structurent la pensée du pape. L’exhortation apostolique Evangelli nuntiandi, publiée en décembre 1975 par Paul VI, se consacre à l’évangélisation dans le monde. L’intérêt de ce texte réside dans l’actualisation des travaux du concile Vatican II, tenu dix ans plus tôt. Montrant le lien entre l’évolution du monde et les conditions d’évangélisation, Paul VI fait de l’annonce de l’Évangile l’axe fondamental de la mission de l’Église. Le document d’Aparecida publié en 2007 est le second pilier. Aparecida est le nom de la ville brésilienne où s’est réunie la conférence des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes. Jorge Bergoglio a pris une part active à ces travaux. Rappelons que, depuis le concile, l’Église latino-américaine cherche sa voie. Soumise jusqu’alors aux conceptions d’un catholicisme européen, ces Églises entendent désormais exprimer leur foi dans les réalités continentales. Cela ne va pas sans débats ni résistances au sein du Celam (Conférence épiscopale latino-américaine). La conférence de Medellin (Colombie), en 1968, avait vu les évêques latino-américains exprimer clairement leur soutien aux réformes de Vatican II. Pour la première fois on y parlait de l’option préférentielle pour les pauvres, de la théologie de la libération et des communautés ecclésiales de base (Ceb). La méthode d’analyse « Voir-Juger-Agir » imaginée et appliquée par la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) était adoptée : voir la réalité du terrain, discerner et juger les moyens d’intervention, puis agir sur la base de réponses pastorales adaptées. Medellin se révèle être une étape importante dans la transformation de l’Église d’Amérique latine. Luttes pour la justice dans les sociétés et changements structurels dans l’Église deviennent les fondements de la mission d’évangélisation. Pourtant, durant plusieurs décennies, avec l’appui de Rome, ces avancées seront bloquées par les prélats les plus réactionnaires. C’est seulement en 2007, lors de la conférence d’Aparecida, que l’Église catholique d’Amérique latine reprend le chemin du renouveau et confirme, en les actualisant, les décisions prises à Medellin. Faire évoluer les mentalités Modifier le logiciel culturel des catholiques est l’une de ses premières préoccupations « ce qui nous arrive en ce moment nous met devant l’urgence d’avancer dans une révolution culturelle courageuse ». Dans un livre publié fin décembre 2020, François relate la volonté de Jésus de rejeter la mentalité des élites religieuses qui s’appropriaient la loi et la tradition et leur permettaient de juger et de contrôler celles et ceux qui ne leur ressemblaient pas. Il en conclut que cette façon de faire les éloignait du peuple. C’est pour se rapprocher des plus pauvres et aller en priorité vers eux que les catholiques sont aujourd’hui encouragés à changer de comportement. Mais changer un comportement qui s’est progressivement construit au cours des siècles n’est pas chose aisée et le « on a toujours fait ainsi » freine les bonnes volontés. Un bref retour dans l’histoire montre que l’autorité et la verticalité du pouvoir ont toujours imprégné le principe d’organisation de l’Église catholique (et la mentalité des fidèles) : une autorité absolue et monarchique avec au sommet le souverain pontife. C’est à l’époque de Constantin et au cours des ive et ve siècles que l’Église choisit ce modèle d’administration. Le concile de Latran consolidera ce pouvoir d’autorité et la réforme dite « grégorienne » décrète la suprématie du pouvoir sacré des clercs sur les laïcs. L’expérience montre que ce cléricalisme, dénoncé aujourd’hui, sera facteur de difficultés pour l’Église. De concile en concile, le pouvoir monarchique de Rome et des clercs s’est imposé toujours plus fermement. La centralisation atteindra le « sommet » lors du concile Vatican I en 1870 qui prononce « l’infaillibilité » du pape et place le fonctionnement de l’Église sous sa seule autorité. Non sans humour, Jean XXIII, prenant ses distances avec cette notion, disait : « Oui, le pape est infaillible lorsqu’il parle “ex cathedra”. C’est pourquoi je ne parle jamais “ex cathedra” ! » À l’exception de la période de réception de Vatican II (1962-1965), aucun souverain pontife n’a tenté de remettre en cause cette centralisation abusive du pouvoir. « Toute l’histoire de cette Église, écrivait Yves Congar dans son journal rédigé lors des travaux du concile, c’est celle des entreprises poursuivies par tous les moyens à longueur des siècles par lesquelles la papauté d’alors a usurpé la place de l’Ecclesia des évêques. » Pour « réparer la maison », François se doit d’opérer ce renversement culturel apte à redonner aux catholiques le dynamisme et la proximité que connaissaient les premières communautés chrétiennes. Cette mission confiée aux chrétiens et à l’Église catholique a besoin, pour être opérante, de s’adosser à une liberté de réflexion et d’action. Les discours fournis clé en main par l’institution religieuse ne sont plus à l’ordre du jour. Certains commentateurs voient dans ce changement de cap un « virage à 180 degrés », ou une « révolution copernicienne ». Peu importe l’appréciation portée, l’idée de l’évêque de Rome est de retrouver un peuple de Dieu agissant en acteur de « terrain » et moins sensible aux pesanteurs institutionnelles. François reprend souvent l’image de l’Église qu’il souhaite : en « sortie vers les périphéries », capable de prodiguer des soins à la société et aux êtres humains comme « un hôpital de campagne ». C’est le refus de « l’entre soi » et un appel aux catholiques à décentrer leur regard vers celles et ceux qui ne croient pas ou ne croient plus. Une pastorale de la responsabilité Dans Lumen fidei, François précise les fondements de cette mission évangélisatrice. La foi « n’éclaire pas seulement l’intérieur de l’Église et ne sert pas seulement à construire une cité éternelle dans l’au-delà, elle nous aide aussi à édifier nos sociétés afin que nous marchions vers un avenir plein d’espérance. » Une perspective qui, loin des discours de résignation et de fatalité, veut « donner un nouvel élan et de nouvelles forces à la vie quotidienne ». Dans les sociétés d’aujourd’hui, de plus en plus sécularisées, où Dieu n’a plus la cote, il n’y a aucun sens à parler de Dieu sans articuler ce dialogue aux réalités des conditions d’existence de l’homme. À l’image des premiers chrétiens, les catholiques et les pasteurs sont invités à vivre leur foi en Dieu et en Jésus-Christ dans une annonce de l’Évangile davantage articulée à la construction d’un monde meilleur où règnent la justice, la paix, la fraternité. Cette mutation qualitative de la foi s’élabore et prend corps dans les réalités vécues par les chrétiens eux-mêmes. Les rapports d’exploitation et de domination construits au cours des siècles sont davantage perçus par une majorité d’entre eux comme responsables du malheur des êtres humains. Ils partagent avec les milieux populaires la même colère et la même aspiration à vivre autrement. Cette évolution avait été repérée en son temps par Jean XXIII. Lors de son discours d’ouverture au concile Vatican II, il remarquait déjà que la compréhension de la tradition évangélique évoluait avec la connaissance du monde « Ce n’est pas l’Évangile qui a changé, disait-il, c’est nous qui le comprenons mieux. » L’Évangile se voit davantage aujourd’hui comme un horizon d’humanisation et d’émancipation du monde et non plus uniquement comme une démarche de conversion à la religion. Un débat qui n’a cessé d’habiter les croyants depuis les années 1960. Le théologien Joseph Moingt, récemment décédé, considérait que les paroles contenues dans l’Évangile venaient de Jésus et à les examiner de près, écrivait-il, « nous n’y trouvons pas beaucoup de religion ». Le pape veut progresser vers une pratique pastorale annonçant l’Évangile, mais différenciée des dogmes et des codes religieux. « Une pastorale missionnaire, souligne le pontife, n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrine à imposer avec insistance. » Trouver ce nouvel équilibre est indispensable sinon, dit-il, « l’édifice moral de l’Église risque lui aussi de s’écrouler comme un château de cartes. » Une approche qui rejoint celle de nombreux fidèles engagés dans les milieux associatifs, mais qui provoque chez d’autres beaucoup de réticence, notamment parmi ceux qui attendaient “confortablement” que tout leur tombe du ciel. Ces derniers préfèrent « une vie privée confortable renoncent [à la] dimension sociale de l’Évangile », constate François. Impliquer les catholiques dans une relation de proximité, leur permettre d’être acteurs et décideurs sur le terrain oblige Rome à revoir sa façon de gouverner. La synodalité, terme qui n’est pas nouveau dans le langage ecclésial, prend dans cette perspective un sens nouveau. François en donne l’image d’une pyramide inversée. Le sommet, la partie la plus large, représente le peuple de Dieu, en bas à la pointe de la pyramide se situe le pontife dont la tâche essentielle est d’assurer l’unité de l’Église universelle. François le souligne constamment, il est un baptisé au milieu des baptisés et un évêque au milieu des évêques. Selon sa conception, fidèles, collège épiscopal, évêque de Rome doivent, par l’autorité que leur donne le baptême, devenir des coauteurs des choix de l’Église. Il appartient au synode des évêques d’être le récepteur de ce brassage d’idées. Le terme de synodalité vient du grec syn-odos, qui peut se traduire par « marcher ensemble », et les synodes qui se sont réunis depuis 2015 sur les problématiques de la famille, de la jeunesse et de l’Amazonie ont été l’occasion de mettre en pratique cette nouvelle façon de travailler. François fait de la synodalité la colonne vertébrale de son projet, elle est à la fois le but des transformations de l’Église et également le moyen de mettre en mouvement les catholiques dans une « pastorale de la responsabilité ». Un chemin… Avec l’exhortation Evangelii Gauduim (La joie de l’Évangile) publiée en novembre 2013, François précise le sens de son pontificat et envoie un message aux catholiques qui sont en attente de mesures fortes. Ce document a une double caractéristique : le changement de ton dans la perception des enjeux économiques, sociaux, culturels, religieux et son niveau d’exigence dans la recherche de nouveaux chemins pour l’Église. Aborder ces enjeux est une question primordiale à ses yeux, car, « si cette dimension n’est pas clairement prise en compte, on court le risque de défigurer le sens authentique et intégral de la mission d’évangélisation. » Le raisonnement s’appuie sur l’idée que si les transformations sociales et ecclésiales vont de pair, ce sont bien les pratiques pastorales qui apporteront les modifications nécessaires aux structures d’organisation de l’Église. L’heure n’est donc plus pour les prélats à se focaliser sur les controverses internes, les différents doctrinaux ou l’élaboration de plans de carrière, mais d’aller au contact du peuple pour le soigner. Une Église « accidentée, blessée et sale pour être en sortie dans la rue » est préférable à une Eglise tournée vers elle-même, répète régulièrement le pape. Persuadé que se joue, en ce début de siècle, l’avenir de l’humanité, il pointe, selon sa méthode de réflexion « Voir-Juger-Agir », les responsabilités du néolibéralisme et dénonce le fonctionnement du système économique : « il est injuste à la racine », « c’est une économie qui tue » parce que c’est la recherche du profit qui prévaut. « Un marché divinisé » qui engendre « quelque chose de nouveau », les exclus ne sont pas seulement des exploités « mais des déchets, des restes ». « Nous sommes appelés à prendre soin de la fragilité du peuple et du monde dans lequel nous vivons ». Dans ce contexte, l’Église « ne peut ni ne doit rester à l’écart de la lutte pour la justice ». La priorité donnée aux pauvres s’impose, car, « tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres… les problèmes du monde ne seront pas résolus ». L’option préférentielle pour les pauvres est sa théologie. Une pratique fondamentale à l’image d’un Dieu et du Christ qui se font pauvres pour aider les pauvres. Cette approche prend une résonnance toute particulière aujourd’hui : « La raison de résoudre les causes structurelles de la pauvreté ne peut attendre », non seulement pour obtenir rapidement un soulagement aux difficultés d’existence, mais aussi pour refuser la loi du profit qui fragilise la société et conduit inévitablement vers de nouvelles crises. Une société de paix, de justice et de fraternité est au cœur de l’engagement chrétien parce qu’« une foi authentique implique toujours un profond désir de changer le monde ». « La terre est notre maison commune » et, bien que la justice et l’organisation de l’État soient de la responsabilité du politique, l’Église ne peut ignorer l’ampleur des difficultés vécues par les peuples. L’écoute du cri des pauvres, des périphéries, des populations qui sont « sans terre, sans toit, sans pain, sans santé, lésées dans leurs droits », c’est le mandat confié aux catholiques. Refuser de se préoccuper de ces questions fait « [courir] le risque de la dissolution » et de ne porter que des discours creux. Dans cette réflexion, les questions de la paix (paix sociale et paix entre les peuples) occupent une large place. La paix sociale ne sert pas à masquer ou à accompagner l’injustice sociale. Les revendications et les luttes qui s’engagent pour les droits humains ne doivent « pas être étouffées ». La paix entre les peuples n’est pas non plus qu’une seule absence de guerre. Cette paix se construit jour après jour dans la poursuite d’un nouvel ordre mondial régi par la justice et la coopération et où les différences s’harmonisent dans un projet commun. L’exhortation apostolique note au paragraphe 241 : « Dans le dialogue avec l’État et avec la société, l’Église n’a pas de solutions pour toutes les questions particulières. Mais ensemble, avec les diverses forces sociales, elle accompagne les propositions qui peuvent répondre le mieux à la dignité de la personne humaine et au bien commun. » Repenser un projet Bien que publiées à cinq ans d’intervalle, les encycliques Laudato si’ et Frateli tutti se trouvent intimement liées. Elles apparaissent clairement comme la base d’un projet de réformes où se dessinent de nouveaux possibles en réponse aux préoccupations sociales. Ces textes, d’une certaine radicalité, dressent un constat sans appel : les dommages causés à l’environnement et l’aggravation des conditions sociales d’existence sont les conséquences d’un mode de production qui privilégie la recherche de profit. Nous sommes face à une crise anthropologique profonde : la négation du primat de l’être humain. L’erreur, écrit le pape dans ses deux encycliques, est de faire de l’individualisme le principe d’organisation de la société. Changer de direction, transformer le système économique, devient urgent, mais encore faut-il savoir sur quels principes nouveaux nous voulons vivre. Nous y reviendrons plus loin dans le texte. François le crie haut et fort aux participants de la IIe Rencontre mondiale des mouvements populaires : pour répondre « aux cris de la terre » et « aux cris du peuple », « nous avons besoin d’un changement et nous le voulons ! ». Parmi les individus, croyants et non-croyants, il y a ceux qui soutiennent ce système ou tentent de s’y adapter et ceux qui, tout en le subissant, ne s’y plient pas. C’est vers ceux-là, ceux qui résistent, que le pape veut avant tout porter son message. Sa volonté est de redonner sens à leur engagement. Le salut de l’humanité ne peut être que collectif, « ou bien on se sauve tous ou bien personne ne se sauve », par conséquent la fraternité et l’amitié sociale sont les éléments essentiels pour réunir la « famille humaine » et retisser du lien. Il confie aux mouvements populaires le rôle d’éclairer cette voie de transformations et les encourage à se faire entendre, car il est temps, dit-il, que « Le peuple redevienne un sujet de sa propre histoire et se rassemble. ». Depuis son élection au Vatican, il organise chaque année une rencontre mondiale avec les mouvements populaires. Sont invités près d’une centaine de responsables d’organisations, mais ce sont d’abord celles et ceux qui agissent sur le terrain que le pape cherche à rencontrer : les exclus, les exploités, les victimes d’injustices au travail, les acteurs des quartiers périphériques… Ce sont eux, dit-il, les « semeurs d’un nouvel avenir, les promoteurs du changement dont nous avons besoin ». Ils agissent « en bas » au plus près des populations concernées avec une riche pratique de solidarité, de fraternité, de rassemblement et de luttes. Il les appelle à ne pas sous-estimer leur capacité à promouvoir des alternatives, car « l’avenir de l’humanité est, dans une grande mesure, dans (leurs) mains » parce que les « grandes transformations ne se sont pas produites dans les bureaux ». Il les incite aussi à guider la jeunesse pour faire grandir l’utopie et lui donner la force de surmonter les obstacles. La mission confiée aux mouvements populaires va bien au-delà d’un simple ravalement superficiel du système : « le but n’est pas de partager les miettes de notre table, mais à cette table de faire une place à chacun » pour que chacun retrouve sa dignité. Des priorités… La crise et ses répercussions dans tous les domaines de la vie provoquent des situations difficiles pour une grande majorité des habitants de ce monde. Des discriminations aggravées par la pandémie. S’il est indispensable, nous dit le pape, de trouver un « traitement à un virus petit mais terrible, qui met à genoux le monde entier », il y a urgence à soigner un plus grand virus, celui de l’injustice sociale, de l’inégalité, de la marginalisation et du manque de protection des plus faibles, et « quel scandale cela serait si toute l’assistance économique que nous observons – dont la majorité est issue de l’argent public – était concentrée à sauver les industries qui ne contribuent pas à l’inclusion des exclus, à la promotion des derniers, au bien commun ». La pandémie montre d’un jour nouveau le mauvais état de santé des structures de la société et du monde. « Quand l’obsession de posséder et de dominer exclut des millions de personnes des biens primaires ; quand l’inégalité économique et technologique est telle qu’elle déchire le tissu social ; et quand la dépendance vis-à-vis d’un progrès matériel illimité menace la maison commune, alors nous ne pouvons pas rester impassibles. » Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière qui peut nous conduire vers le pire ou nous laisser entrevoir la possibilité de construire quelque chose de différent. Dans cette période où le nouveau frappe à la porte, la réaffirmation et le renouvellement des appareils conceptuels deviennent nécessaire pour l’évêque de Rome. Sans en chercher l’exhaustivité, pointons ici quelques-unes des pistes de réflexion qu’il égraine au fil de ses interventions. L’entreprise : le droit à la liberté d’entreprendre ne peut se trouver au-dessus des droits des peuples et de l’environnement. De nouveaux critères sont devenus indispensables pour leur fonctionnement. La propriété : le droit la propriété privée ne peut être un droit naturel mais relève d’une fonction sociale destinée au bien commun. Au moment où les inégalités sociales explosent, il n’est que justice que la propriété soit partagée puisqu’elle est le résultat du travail des femmes et des hommes. « Le développement ne peut pas être orienté vers l’accumulation au bénéfice de quelques-uns, mais doit assurer les droits humains […] y compris les droits des nations et des peuples. » La coopération internationale : il faut réfléchir à un nouvel ordre juridique, politique et économique mondial orienté vers le développement solidaire de tous les peuples, notamment les plus pauvres, en leur donnant une voix opérante dans les décisions communes. Les femmes : elles ont une approche nouvelle de la société qui ouvre une perspective dont le monde a besoin pour faire face aux défis d’aujourd’hui. C’est le sens qu’il donne en favorisant – timidement de l’avis de certains – l’accès aux femmes à de plus grandes responsabilités dans l’Église. La politique : elle ne doit se soumettre ni à l’économie ni aux diktats des technocrates qui entravent la marche du monde. Raison sans doute pour laquelle elle est dépréciée, note François, qui appelle à la réhabiliter. Sa conception d’une bonne politique, c’est celle capable de réformer les institutions, de coordonner, d’améliorer les pratiques « qui permettent de vaincre les pressions et les inerties vicieuses. » Dans ces moments difficiles, la politique doit œuvrer pour le bien commun et devenir ainsi « une des formes les plus précieuses de la charité », une charité sociale qui agit sur les structures de la société. Le personnel politique : nous avons besoin d’hommes et de femmes politiques qui ouvrent de nouvelles voies pour que le peuple puisse s’organiser et s’exprimer. Qui servent le peuple au lieu de s’en servir et portent en eux l’odeur des quartiers qu’ils représentent. La stratégie : c’est par un débordement de l’état de choses existant que s’opéreront les changements, à l’image d’un petit cours d’eau qui grossit et devient un fleuve capable de tout bousculer sur son passage. La fraternité et l’amitié sociale : elles sont les nouvelles frontières entre ceux qui veulent soumettre les individus en leur prônant l’individualisme et l’indifférence et ceux qui s’opposent radicalement à cette logique et font de la personne humaine le moteur de l’histoire. Les migrations : elles doivent être reconnues comme un élément fondamental de l’avenir du monde, les étrangers dans le besoin ne doivent pas être rejetés, mais accueillis selon les possibilités de chaque pays. François réaffirme dans le même temps l’urgence de créer les conditions pour que chacun puisse vivre sur sa terre. La paix : on affronte aujourd’hui une « guerre mondiale par morceaux » qui se répercute sur la scène mondiale. La guerre répond à un calcul lié à des intérêts particuliers et à un manque de vision d’avenir. La paix ne peut-être fondée sur la menace d’une destruction réciproque. L’objectif de l’élimination totale des armes nucléaires devient un impératif moral et humanitaire. Avec l’économie financière réalisée sur le commerce des armes, le pape propose de créer un fonds mondial pour éradiquer la misère. Une contribution Un avenir meilleur se bâtira à la faveur d’un long processus de débordement. Pour François, cette construction commence dès maintenant et il veut y apporter sa contribution. Non avec un programme politique, ce qui n’est pas la vocation de l’Église, mais à partir de pistes de réflexion articulées autour des trois « T » : « Terre, Toit, Travail ». Une façon de rappeler quelques urgences et de souligner la cohérence des actions engagées par les mouvements populaires. Quelques morceaux choisis : « La Terre » : les biens et les ressources de la terre sont destinés à tous, l’air frais, l’eau propre et une alimentation équilibrée sont essentiels pour le bien être de tous. L’accès universel à ces biens est au cœur de notre avenir. Les modalités suggérées dans Laudato si’ sont rappelées : passer des combustibles fossiles au renouvelable, changer nos conceptions de la valeur et du progrès en tenant compte de l’impact des entreprises sur l’environnement, examiner l’impact des méthodes industrielles sur l’environnement et de l’agrobusiness sur le petit agriculteur, ouvrir davantage la terre aux petits exploitants qui produisent pour la consommation locale, atteindre les objectifs de développement durable des Nations unies pour 2030… « Le Toit » : cette notion est utilisée au sens de la maison commune. Il propose d’humaniser les espaces urbains : multiplier les espaces communs et les espaces verts, assurer un logement digne et familial pour tous, développer les transports publics de qualité pour réduire la pollution et assurer la rapidité et la sécurité des déplacements, développer des politiques sociales intégrant les zones périphériques des villes… Ces efforts doivent être menés à partir des acteurs locaux aidés par l’État. Ces mesures sociales permettraient d’encourager la protection de l’environnement. « Le Travail » : un droit et un devoir pour toutes et tous. Bien plus qu’un moyen de gagner de l’argent, il offre à chacun la possibilité de s’exprimer et de contribuer au bien commun. Trop souvent nous faisons fausse route, précise le pape, les travailleurs sont traités comme des éléments sacrifiables tandis que les actionnaires font la pluie et le beau temps. Il appelle à élargir la définition de la valeur travail comme s’occuper d’un parent, être mère à plein temps, ou bénévole dans un projet social, est un travail même s’il n’est pas rétribué. Il propose d’explorer le revenu de base universel (RBU) comme moyen de faciliter la mobilité ou de refuser les emplois qui enferment dans la pauvreté ou encore de permettre d’associer salaire et temps consacré à la collectivité. Il devient également urgent d’explorer l’idée de travailler moins. Quelle alternative au système actuel ? Le monde vit des temps incertains où peut s’imposer le pire comme le meilleur. Ou ce système mondialisé de l’argent-roi poursuit et aggrave ses nuisances économiques et sociales ou l’aspiration des peuples et de la planète à « bien vivre » s’impose. Dans ce contexte, questionnements et propositions d’avenir de l’humanité deviennent l’enjeu du débat. Dans la préface du livre du pape François, Un temps pour changer, le père Benoist de Sinety s’interroge : « Et si le temps nous était donné de réfléchir à ce monde, non pas en subissant ce qui nous est demandé de vivre, mais en choisissant la manière dont nous voulons l’habiter et y demeurer […] n’y a-t-il pas d’autres alternatives au système actuel ? ». La question taraude l’évêque de Rome au point d’en devenir le fil conducteur de ses interventions. Ses réponses se construisent à la lecture de l’Évangile comme d’autres nourrissent leur volonté de changement à partir de leurs propres outils conceptuels. Nous sommes à un changement d’époque et cela place les catholiques et l’Église devant des responsabilités nouvelles, rappelle le pape. Les orientations sont affichées : il est urgent de changer de logique, les demi-mesures ne suffisent plus, il faut résister et lutter contre les méfaits du système financier, les catholiques sont appelés à s’y engager et à entretenir des relations de proximité avec les populations… Une prise de position qui prend de la distance avec la conception ancienne de l’Église catholique qui se voulait proche de la bourgeoisie capitaliste et des logiques financières. Est-ce pour cette raison qu’il est souvent accusé, par ses opposants, d’être un communiste ? Les réflexions de François font écho aux problématiques posées aux forces de progrès. L’ambition est d’ouvrir des perspectives nouvelles aux peuples. Dès lors, qu’il soit croyant ou non, chacun doit trouver sa place dans ces débats et ces combats pour édifier une nouvelle civilisation. Juin 2021 L’Église est dans la tourmente.
L’Église est dans la tourmente. La crise qu’elle traverse montre ses difficultés à être audible dans ce monde du xxie siècle. Une situation à laquelle s’ajoutent des problèmes liés à l’organisation interne de l’institution. Son type de fonctionnement vertical, patriarcal et centralisé est remis en cause depuis plusieurs années par les catholiques eux-mêmes qui désirent prendre part aux décisions. L’équilibre des pouvoirs entre clercs et laïcs, la place des femmes dans l’institution, la morale sexuelle, le mariage des prêtres… sont autant de questions qui nourrissent leur agacement et les besoins de débat. Les nombreux cas d’abus sexuels rendus publics renforcent cette exigence de réforme. Le nom de François que porte Jorge Mario Bergoglio pour son pontificat, en référence à saint François d’Assise, est tout un symbole. Il représente à la fois le parcours d’une vie de pauvreté et l’appel à une mission confiée par Dieu : « répare » la maison, car « elle tombe en ruine ». François d’Assise révolutionnait l’Église catholique de son temps. François est aujourd’hui face à ces mêmes défis, construire une Église pour le xxie siècle, qui soit pauvre et agisse avec les pauvres. Ses huit années de pontificat ont démontré son engagement et sa détermination à proposer de nouvelles orientations. Mais « faire des réformes à Rome, c’est comme nettoyer le Sphinx avec une brosse à dents ,» devait-il souligner lors des ses vœux à la curie en décembre 2017. Autant dire que ses objectifs s’inscrivent sur le long terme. Changer de logiciel culturel, s’attaquer à la mainmise des clercs sur le pouvoir ecclésial, insuffler une logique de service pour le peuple de Dieu et l’institution…, cela demande du temps, surtout lorsque ce chemin est semé d’obstacles. François est durement contesté par un entourage institutionnel (administration vaticane…) et un « corps épiscopal » majoritairement conservateur qui ne sont pas prêts à concéder ses pouvoirs au nom de l’évangile. C’est là le drame de l’Église actuelle… et aussi le drame de François. Au point que sur certaines questions (statut du sacerdoce, promotion de la femme, éthique et sexualité…), ses positions ne sont pas toujours claires et créent de l’impatience parmi ceux qui lui sont proches. Confrontés aux peurs et aux difficultés, des catholiques préfèrent se replier dans une pensée rigide et avoir le sentiment d’une plus grande protection tandis que des ecclésiastiques se lancent dans la critique de l’action du pape François qu’ils accusent de s’être abandonné à la modernité et de conduire l’Église à sa perte. Mais, réagit l’évêque de Rome, leur conduite fait référence à un monde qui n’existe plus, ils « restent au balcon tandis que la vie réelle se passe en dessous. » « Les schémas de pensée et les a priori que nous utilisons pour naviguer dans le monde ne sont plus efficaces. » et ne permettent pas à l’Église de trouver sa place. Deux changements lui semblent décisifs : l’évolution des mentalités du peuple de Dieu et la contribution de l’Église aux actions pour la justice et la construction d’un monde meilleur. La communication papale est devenue un axe central pour en faire prendre conscience. Tous les canaux sont mis au service du dialogue avec « les personnes de bonne volonté », qu’elles soient croyantes ou non : exhortation, encycliques, discours, lettres, interviews, rencontres avec les populations, livres… Ses idées, souvent reprises seulement en partie par les médias, ne donnent pas à voir leur cohérence. Pourtant elles ne doivent rien au hasard, sa démarche est construite. Cet article n’a d’autre prétention que d’essayer de saisir les schémas de pensée du pape François au fil de ses écrits et de ses discours pour les remettre en perspective. Un cadre de réflexion… Quelques mois après son élection, le pape François signe l’exhortation apostolique Evangelii gaudium (la joie de l’Évangile) où il présente aux catholiques ses projets pour l’Église. Les enjeux et les difficultés rencontrées sont analysés sans aucune concession. L’intention est de provoquer un électrochoc chez les catholiques et de les conduire à s’engager vers une nouvelle phase de mise en œuvre du concile Vatican II (1962-1965). Convoqué par Jean XXIII, ce concile eut dans le monde un retentissement considérable. Son « aggiornamento » et les réformes qu’il préconisait ont placé l’institution sur la voie de profondes transformations. L’Église ouvrait enfin ses « portes » sur les réalités du monde. François l’interprète comme la volonté de relire l’Évangile dans une situation historique concrète et juge que la démarche conciliaire est « absolument irréversible ». Ces transformations demandent encore du temps pour s’exprimer complètement, car, précise-il, « il faut un siècle pour qu’un concile entre dans la vie et nous n’en sommes qu’à la moitié ». Deux autres éléments importants structurent la pensée du pape. L’exhortation apostolique Evangelli nuntiandi, publiée en décembre 1975 par Paul VI, se consacre à l’évangélisation dans le monde. L’intérêt de ce texte réside dans l’actualisation des travaux du concile Vatican II, tenu dix ans plus tôt. Montrant le lien entre l’évolution du monde et les conditions d’évangélisation, Paul VI fait de l’annonce de l’Évangile l’axe fondamental de la mission de l’Église. Le document d’Aparecida publié en 2007 est le second pilier. Aparecida est le nom de la ville brésilienne où s’est réunie la conférence des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes. Jorge Bergoglio a pris une part active à ces travaux. Rappelons que, depuis le concile, l’Église latino-américaine cherche sa voie. Soumise jusqu’alors aux conceptions d’un catholicisme européen, ces Églises entendent désormais exprimer leur foi dans les réalités continentales. Cela ne va pas sans débats ni résistances au sein du Celam (Conférence épiscopale latino-américaine). La conférence de Medellin (Colombie), en 1968, avait vu les évêques latino-américains exprimer clairement leur soutien aux réformes de Vatican II. Pour la première fois on y parlait de l’option préférentielle pour les pauvres, de la théologie de la libération et des communautés ecclésiales de base (Ceb). La méthode d’analyse « Voir-Juger-Agir » imaginée et appliquée par la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) était adoptée : voir la réalité du terrain, discerner et juger les moyens d’intervention, puis agir sur la base de réponses pastorales adaptées. Medellin se révèle être une étape importante dans la transformation de l’Église d’Amérique latine. Luttes pour la justice dans les sociétés et changements structurels dans l’Église deviennent les fondements de la mission d’évangélisation. Pourtant, durant plusieurs décennies, avec l’appui de Rome, ces avancées seront bloquées par les prélats les plus réactionnaires. C’est seulement en 2007, lors de la conférence d’Aparecida, que l’Église catholique d’Amérique latine reprend le chemin du renouveau et confirme, en les actualisant, les décisions prises à Medellin. Faire évoluer les mentalités Modifier le logiciel culturel des catholiques est l’une de ses premières préoccupations « ce qui nous arrive en ce moment nous met devant l’urgence d’avancer dans une révolution culturelle courageuse ». Dans un livre publié fin décembre 2020, François relate la volonté de Jésus de rejeter la mentalité des élites religieuses qui s’appropriaient la loi et la tradition et leur permettaient de juger et de contrôler celles et ceux qui ne leur ressemblaient pas. Il en conclut que cette façon de faire les éloignait du peuple. C’est pour se rapprocher des plus pauvres et aller en priorité vers eux que les catholiques sont aujourd’hui encouragés à changer de comportement. Mais changer un comportement qui s’est progressivement construit au cours des siècles n’est pas chose aisée et le « on a toujours fait ainsi » freine les bonnes volontés. Un bref retour dans l’histoire montre que l’autorité et la verticalité du pouvoir ont toujours imprégné le principe d’organisation de l’Église catholique (et la mentalité des fidèles) : une autorité absolue et monarchique avec au sommet le souverain pontife. C’est à l’époque de Constantin et au cours des ive et ve siècles que l’Église choisit ce modèle d’administration. Le concile de Latran consolidera ce pouvoir d’autorité et la réforme dite « grégorienne » décrète la suprématie du pouvoir sacré des clercs sur les laïcs. L’expérience montre que ce cléricalisme, dénoncé aujourd’hui, sera facteur de difficultés pour l’Église. De concile en concile, le pouvoir monarchique de Rome et des clercs s’est imposé toujours plus fermement. La centralisation atteindra le « sommet » lors du concile Vatican I en 1870 qui prononce « l’infaillibilité » du pape et place le fonctionnement de l’Église sous sa seule autorité. Non sans humour, Jean XXIII, prenant ses distances avec cette notion, disait : « Oui, le pape est infaillible lorsqu’il parle “ex cathedra”. C’est pourquoi je ne parle jamais “ex cathedra” ! » À l’exception de la période de réception de Vatican II (1962-1965), aucun souverain pontife n’a tenté de remettre en cause cette centralisation abusive du pouvoir. « Toute l’histoire de cette Église, écrivait Yves Congar dans son journal rédigé lors des travaux du concile, c’est celle des entreprises poursuivies par tous les moyens à longueur des siècles par lesquelles la papauté d’alors a usurpé la place de l’Ecclesia des évêques. » Pour « réparer la maison », François se doit d’opérer ce renversement culturel apte à redonner aux catholiques le dynamisme et la proximité que connaissaient les premières communautés chrétiennes. Cette mission confiée aux chrétiens et à l’Église catholique a besoin, pour être opérante, de s’adosser à une liberté de réflexion et d’action. Les discours fournis clé en main par l’institution religieuse ne sont plus à l’ordre du jour. Certains commentateurs voient dans ce changement de cap un « virage à 180 degrés », ou une « révolution copernicienne ». Peu importe l’appréciation portée, l’idée de l’évêque de Rome est de retrouver un peuple de Dieu agissant en acteur de « terrain » et moins sensible aux pesanteurs institutionnelles. François reprend souvent l’image de l’Église qu’il souhaite : en « sortie vers les périphéries », capable de prodiguer des soins à la société et aux êtres humains comme « un hôpital de campagne ». C’est le refus de « l’entre soi » et un appel aux catholiques à décentrer leur regard vers celles et ceux qui ne croient pas ou ne croient plus. Une pastorale de la responsabilité Dans Lumen fidei, François précise les fondements de cette mission évangélisatrice. La foi « n’éclaire pas seulement l’intérieur de l’Église et ne sert pas seulement à construire une cité éternelle dans l’au-delà, elle nous aide aussi à édifier nos sociétés afin que nous marchions vers un avenir plein d’espérance. » Une perspective qui, loin des discours de résignation et de fatalité, veut « donner un nouvel élan et de nouvelles forces à la vie quotidienne ». Dans les sociétés d’aujourd’hui, de plus en plus sécularisées, où Dieu n’a plus la cote, il n’y a aucun sens à parler de Dieu sans articuler ce dialogue aux réalités des conditions d’existence de l’homme. À l’image des premiers chrétiens, les catholiques et les pasteurs sont invités à vivre leur foi en Dieu et en Jésus-Christ dans une annonce de l’Évangile davantage articulée à la construction d’un monde meilleur où règnent la justice, la paix, la fraternité. Cette mutation qualitative de la foi s’élabore et prend corps dans les réalités vécues par les chrétiens eux-mêmes. Les rapports d’exploitation et de domination construits au cours des siècles sont davantage perçus par une majorité d’entre eux comme responsables du malheur des êtres humains. Ils partagent avec les milieux populaires la même colère et la même aspiration à vivre autrement. Cette évolution avait été repérée en son temps par Jean XXIII. Lors de son discours d’ouverture au concile Vatican II, il remarquait déjà que la compréhension de la tradition évangélique évoluait avec la connaissance du monde « Ce n’est pas l’Évangile qui a changé, disait-il, c’est nous qui le comprenons mieux. » L’Évangile se voit davantage aujourd’hui comme un horizon d’humanisation et d’émancipation du monde et non plus uniquement comme une démarche de conversion à la religion. Un débat qui n’a cessé d’habiter les croyants depuis les années 1960. Le théologien Joseph Moingt, récemment décédé, considérait que les paroles contenues dans l’Évangile venaient de Jésus et à les examiner de près, écrivait-il, « nous n’y trouvons pas beaucoup de religion ». Le pape veut progresser vers une pratique pastorale annonçant l’Évangile, mais différenciée des dogmes et des codes religieux. « Une pastorale missionnaire, souligne le pontife, n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrine à imposer avec insistance. » Trouver ce nouvel équilibre est indispensable sinon, dit-il, « l’édifice moral de l’Église risque lui aussi de s’écrouler comme un château de cartes. » Une approche qui rejoint celle de nombreux fidèles engagés dans les milieux associatifs, mais qui provoque chez d’autres beaucoup de réticence, notamment parmi ceux qui attendaient “confortablement” que tout leur tombe du ciel. Ces derniers préfèrent « une vie privée confortable renoncent [à la] dimension sociale de l’Évangile », constate François. Impliquer les catholiques dans une relation de proximité, leur permettre d’être acteurs et décideurs sur le terrain oblige Rome à revoir sa façon de gouverner. La synodalité, terme qui n’est pas nouveau dans le langage ecclésial, prend dans cette perspective un sens nouveau. François en donne l’image d’une pyramide inversée. Le sommet, la partie la plus large, représente le peuple de Dieu, en bas à la pointe de la pyramide se situe le pontife dont la tâche essentielle est d’assurer l’unité de l’Église universelle. François le souligne constamment, il est un baptisé au milieu des baptisés et un évêque au milieu des évêques. Selon sa conception, fidèles, collège épiscopal, évêque de Rome doivent, par l’autorité que leur donne le baptême, devenir des coauteurs des choix de l’Église. Il appartient au synode des évêques d’être le récepteur de ce brassage d’idées. Le terme de synodalité vient du grec syn-odos, qui peut se traduire par « marcher ensemble », et les synodes qui se sont réunis depuis 2015 sur les problématiques de la famille, de la jeunesse et de l’Amazonie ont été l’occasion de mettre en pratique cette nouvelle façon de travailler. François fait de la synodalité la colonne vertébrale de son projet, elle est à la fois le but des transformations de l’Église et également le moyen de mettre en mouvement les catholiques dans une « pastorale de la responsabilité ». Un chemin… Avec l’exhortation Evangelii Gauduim (La joie de l’Évangile) publiée en novembre 2013, François précise le sens de son pontificat et envoie un message aux catholiques qui sont en attente de mesures fortes. Ce document a une double caractéristique : le changement de ton dans la perception des enjeux économiques, sociaux, culturels, religieux et son niveau d’exigence dans la recherche de nouveaux chemins pour l’Église. Aborder ces enjeux est une question primordiale à ses yeux, car, « si cette dimension n’est pas clairement prise en compte, on court le risque de défigurer le sens authentique et intégral de la mission d’évangélisation. » Le raisonnement s’appuie sur l’idée que si les transformations sociales et ecclésiales vont de pair, ce sont bien les pratiques pastorales qui apporteront les modifications nécessaires aux structures d’organisation de l’Église. L’heure n’est donc plus pour les prélats à se focaliser sur les controverses internes, les différents doctrinaux ou l’élaboration de plans de carrière, mais d’aller au contact du peuple pour le soigner. Une Église « accidentée, blessée et sale pour être en sortie dans la rue » est préférable à une Eglise tournée vers elle-même, répète régulièrement le pape. Persuadé que se joue, en ce début de siècle, l’avenir de l’humanité, il pointe, selon sa méthode de réflexion « Voir-Juger-Agir », les responsabilités du néolibéralisme et dénonce le fonctionnement du système économique : « il est injuste à la racine », « c’est une économie qui tue » parce que c’est la recherche du profit qui prévaut. « Un marché divinisé » qui engendre « quelque chose de nouveau », les exclus ne sont pas seulement des exploités « mais des déchets, des restes ». « Nous sommes appelés à prendre soin de la fragilité du peuple et du monde dans lequel nous vivons ». Dans ce contexte, l’Église « ne peut ni ne doit rester à l’écart de la lutte pour la justice ». La priorité donnée aux pauvres s’impose, car, « tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres… les problèmes du monde ne seront pas résolus ». L’option préférentielle pour les pauvres est sa théologie. Une pratique fondamentale à l’image d’un Dieu et du Christ qui se font pauvres pour aider les pauvres. Cette approche prend une résonnance toute particulière aujourd’hui : « La raison de résoudre les causes structurelles de la pauvreté ne peut attendre », non seulement pour obtenir rapidement un soulagement aux difficultés d’existence, mais aussi pour refuser la loi du profit qui fragilise la société et conduit inévitablement vers de nouvelles crises. Une société de paix, de justice et de fraternité est au cœur de l’engagement chrétien parce qu’« une foi authentique implique toujours un profond désir de changer le monde ». « La terre est notre maison commune » et, bien que la justice et l’organisation de l’État soient de la responsabilité du politique, l’Église ne peut ignorer l’ampleur des difficultés vécues par les peuples. L’écoute du cri des pauvres, des périphéries, des populations qui sont « sans terre, sans toit, sans pain, sans santé, lésées dans leurs droits », c’est le mandat confié aux catholiques. Refuser de se préoccuper de ces questions fait « [courir] le risque de la dissolution » et de ne porter que des discours creux. Dans cette réflexion, les questions de la paix (paix sociale et paix entre les peuples) occupent une large place. La paix sociale ne sert pas à masquer ou à accompagner l’injustice sociale. Les revendications et les luttes qui s’engagent pour les droits humains ne doivent « pas être étouffées ». La paix entre les peuples n’est pas non plus qu’une seule absence de guerre. Cette paix se construit jour après jour dans la poursuite d’un nouvel ordre mondial régi par la justice et la coopération et où les différences s’harmonisent dans un projet commun. L’exhortation apostolique note au paragraphe 241 : « Dans le dialogue avec l’État et avec la société, l’Église n’a pas de solutions pour toutes les questions particulières. Mais ensemble, avec les diverses forces sociales, elle accompagne les propositions qui peuvent répondre le mieux à la dignité de la personne humaine et au bien commun. » Repenser un projet Bien que publiées à cinq ans d’intervalle, les encycliques Laudato si’ et Frateli tutti se trouvent intimement liées. Elles apparaissent clairement comme la base d’un projet de réformes où se dessinent de nouveaux possibles en réponse aux préoccupations sociales. Ces textes, d’une certaine radicalité, dressent un constat sans appel : les dommages causés à l’environnement et l’aggravation des conditions sociales d’existence sont les conséquences d’un mode de production qui privilégie la recherche de profit. Nous sommes face à une crise anthropologique profonde : la négation du primat de l’être humain. L’erreur, écrit le pape dans ses deux encycliques, est de faire de l’individualisme le principe d’organisation de la société. Changer de direction, transformer le système économique, devient urgent, mais encore faut-il savoir sur quels principes nouveaux nous voulons vivre. Nous y reviendrons plus loin dans le texte. François le crie haut et fort aux participants de la IIe Rencontre mondiale des mouvements populaires : pour répondre « aux cris de la terre » et « aux cris du peuple », « nous avons besoin d’un changement et nous le voulons ! ». Parmi les individus, croyants et non-croyants, il y a ceux qui soutiennent ce système ou tentent de s’y adapter et ceux qui, tout en le subissant, ne s’y plient pas. C’est vers ceux-là, ceux qui résistent, que le pape veut avant tout porter son message. Sa volonté est de redonner sens à leur engagement. Le salut de l’humanité ne peut être que collectif, « ou bien on se sauve tous ou bien personne ne se sauve », par conséquent la fraternité et l’amitié sociale sont les éléments essentiels pour réunir la « famille humaine » et retisser du lien. Il confie aux mouvements populaires le rôle d’éclairer cette voie de transformations et les encourage à se faire entendre, car il est temps, dit-il, que « Le peuple redevienne un sujet de sa propre histoire et se rassemble. ». Depuis son élection au Vatican, il organise chaque année une rencontre mondiale avec les mouvements populaires. Sont invités près d’une centaine de responsables d’organisations, mais ce sont d’abord celles et ceux qui agissent sur le terrain que le pape cherche à rencontrer : les exclus, les exploités, les victimes d’injustices au travail, les acteurs des quartiers périphériques… Ce sont eux, dit-il, les « semeurs d’un nouvel avenir, les promoteurs du changement dont nous avons besoin ». Ils agissent « en bas » au plus près des populations concernées avec une riche pratique de solidarité, de fraternité, de rassemblement et de luttes. Il les appelle à ne pas sous-estimer leur capacité à promouvoir des alternatives, car « l’avenir de l’humanité est, dans une grande mesure, dans (leurs) mains » parce que les « grandes transformations ne se sont pas produites dans les bureaux ». Il les incite aussi à guider la jeunesse pour faire grandir l’utopie et lui donner la force de surmonter les obstacles. La mission confiée aux mouvements populaires va bien au-delà d’un simple ravalement superficiel du système : « le but n’est pas de partager les miettes de notre table, mais à cette table de faire une place à chacun » pour que chacun retrouve sa dignité. Des priorités… La crise et ses répercussions dans tous les domaines de la vie provoquent des situations difficiles pour une grande majorité des habitants de ce monde. Des discriminations aggravées par la pandémie. S’il est indispensable, nous dit le pape, de trouver un « traitement à un virus petit mais terrible, qui met à genoux le monde entier », il y a urgence à soigner un plus grand virus, celui de l’injustice sociale, de l’inégalité, de la marginalisation et du manque de protection des plus faibles, et « quel scandale cela serait si toute l’assistance économique que nous observons – dont la majorité est issue de l’argent public – était concentrée à sauver les industries qui ne contribuent pas à l’inclusion des exclus, à la promotion des derniers, au bien commun ». La pandémie montre d’un jour nouveau le mauvais état de santé des structures de la société et du monde. « Quand l’obsession de posséder et de dominer exclut des millions de personnes des biens primaires ; quand l’inégalité économique et technologique est telle qu’elle déchire le tissu social ; et quand la dépendance vis-à-vis d’un progrès matériel illimité menace la maison commune, alors nous ne pouvons pas rester impassibles. » Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière qui peut nous conduire vers le pire ou nous laisser entrevoir la possibilité de construire quelque chose de différent. Dans cette période où le nouveau frappe à la porte, la réaffirmation et le renouvellement des appareils conceptuels deviennent nécessaire pour l’évêque de Rome. Sans en chercher l’exhaustivité, pointons ici quelques-unes des pistes de réflexion qu’il égraine au fil de ses interventions. L’entreprise : le droit à la liberté d’entreprendre ne peut se trouver au-dessus des droits des peuples et de l’environnement. De nouveaux critères sont devenus indispensables pour leur fonctionnement. La propriété : le droit la propriété privée ne peut être un droit naturel mais relève d’une fonction sociale destinée au bien commun. Au moment où les inégalités sociales explosent, il n’est que justice que la propriété soit partagée puisqu’elle est le résultat du travail des femmes et des hommes. « Le développement ne peut pas être orienté vers l’accumulation au bénéfice de quelques-uns, mais doit assurer les droits humains […] y compris les droits des nations et des peuples. » La coopération internationale : il faut réfléchir à un nouvel ordre juridique, politique et économique mondial orienté vers le développement solidaire de tous les peuples, notamment les plus pauvres, en leur donnant une voix opérante dans les décisions communes. Les femmes : elles ont une approche nouvelle de la société qui ouvre une perspective dont le monde a besoin pour faire face aux défis d’aujourd’hui. C’est le sens qu’il donne en favorisant – timidement de l’avis de certains – l’accès aux femmes à de plus grandes responsabilités dans l’Église. La politique : elle ne doit se soumettre ni à l’économie ni aux diktats des technocrates qui entravent la marche du monde. Raison sans doute pour laquelle elle est dépréciée, note François, qui appelle à la réhabiliter. Sa conception d’une bonne politique, c’est celle capable de réformer les institutions, de coordonner, d’améliorer les pratiques « qui permettent de vaincre les pressions et les inerties vicieuses. » Dans ces moments difficiles, la politique doit œuvrer pour le bien commun et devenir ainsi « une des formes les plus précieuses de la charité », une charité sociale qui agit sur les structures de la société. Le personnel politique : nous avons besoin d’hommes et de femmes politiques qui ouvrent de nouvelles voies pour que le peuple puisse s’organiser et s’exprimer. Qui servent le peuple au lieu de s’en servir et portent en eux l’odeur des quartiers qu’ils représentent. La stratégie : c’est par un débordement de l’état de choses existant que s’opéreront les changements, à l’image d’un petit cours d’eau qui grossit et devient un fleuve capable de tout bousculer sur son passage. La fraternité et l’amitié sociale : elles sont les nouvelles frontières entre ceux qui veulent soumettre les individus en leur prônant l’individualisme et l’indifférence et ceux qui s’opposent radicalement à cette logique et font de la personne humaine le moteur de l’histoire. Les migrations : elles doivent être reconnues comme un élément fondamental de l’avenir du monde, les étrangers dans le besoin ne doivent pas être rejetés, mais accueillis selon les possibilités de chaque pays. François réaffirme dans le même temps l’urgence de créer les conditions pour que chacun puisse vivre sur sa terre. La paix : on affronte aujourd’hui une « guerre mondiale par morceaux » qui se répercute sur la scène mondiale. La guerre répond à un calcul lié à des intérêts particuliers et à un manque de vision d’avenir. La paix ne peut-être fondée sur la menace d’une destruction réciproque. L’objectif de l’élimination totale des armes nucléaires devient un impératif moral et humanitaire. Avec l’économie financière réalisée sur le commerce des armes, le pape propose de créer un fonds mondial pour éradiquer la misère. Une contribution Un avenir meilleur se bâtira à la faveur d’un long processus de débordement. Pour François, cette construction commence dès maintenant et il veut y apporter sa contribution. Non avec un programme politique, ce qui n’est pas la vocation de l’Église, mais à partir de pistes de réflexion articulées autour des trois « T » : « Terre, Toit, Travail ». Une façon de rappeler quelques urgences et de souligner la cohérence des actions engagées par les mouvements populaires. Quelques morceaux choisis : « La Terre » : les biens et les ressources de la terre sont destinés à tous, l’air frais, l’eau propre et une alimentation équilibrée sont essentiels pour le bien être de tous. L’accès universel à ces biens est au cœur de notre avenir. Les modalités suggérées dans Laudato si’ sont rappelées : passer des combustibles fossiles au renouvelable, changer nos conceptions de la valeur et du progrès en tenant compte de l’impact des entreprises sur l’environnement, examiner l’impact des méthodes industrielles sur l’environnement et de l’agrobusiness sur le petit agriculteur, ouvrir davantage la terre aux petits exploitants qui produisent pour la consommation locale, atteindre les objectifs de développement durable des Nations unies pour 2030… « Le Toit » : cette notion est utilisée au sens de la maison commune. Il propose d’humaniser les espaces urbains : multiplier les espaces communs et les espaces verts, assurer un logement digne et familial pour tous, développer les transports publics de qualité pour réduire la pollution et assurer la rapidité et la sécurité des déplacements, développer des politiques sociales intégrant les zones périphériques des villes… Ces efforts doivent être menés à partir des acteurs locaux aidés par l’État. Ces mesures sociales permettraient d’encourager la protection de l’environnement. « Le Travail » : un droit et un devoir pour toutes et tous. Bien plus qu’un moyen de gagner de l’argent, il offre à chacun la possibilité de s’exprimer et de contribuer au bien commun. Trop souvent nous faisons fausse route, précise le pape, les travailleurs sont traités comme des éléments sacrifiables tandis que les actionnaires font la pluie et le beau temps. Il appelle à élargir la définition de la valeur travail comme s’occuper d’un parent, être mère à plein temps, ou bénévole dans un projet social, est un travail même s’il n’est pas rétribué. Il propose d’explorer le revenu de base universel (RBU) comme moyen de faciliter la mobilité ou de refuser les emplois qui enferment dans la pauvreté ou encore de permettre d’associer salaire et temps consacré à la collectivité. Il devient également urgent d’explorer l’idée de travailler moins. Quelle alternative au système actuel ? Le monde vit des temps incertains où peut s’imposer le pire comme le meilleur. Ou ce système mondialisé de l’argent-roi poursuit et aggrave ses nuisances économiques et sociales ou l’aspiration des peuples et de la planète à « bien vivre » s’impose. Dans ce contexte, questionnements et propositions d’avenir de l’humanité deviennent l’enjeu du débat. Dans la préface du livre du pape François, Un temps pour changer, le père Benoist de Sinety s’interroge : « Et si le temps nous était donné de réfléchir à ce monde, non pas en subissant ce qui nous est demandé de vivre, mais en choisissant la manière dont nous voulons l’habiter et y demeurer […] n’y a-t-il pas d’autres alternatives au système actuel ? ». La question taraude l’évêque de Rome au point d’en devenir le fil conducteur de ses interventions. Ses réponses se construisent à la lecture de l’Évangile comme d’autres nourrissent leur volonté de changement à partir de leurs propres outils conceptuels. Nous sommes à un changement d’époque et cela place les catholiques et l’Église devant des responsabilités nouvelles, rappelle le pape. Les orientations sont affichées : il est urgent de changer de logique, les demi-mesures ne suffisent plus, il faut résister et lutter contre les méfaits du système financier, les catholiques sont appelés à s’y engager et à entretenir des relations de proximité avec les populations… Une prise de position qui prend de la distance avec la conception ancienne de l’Église catholique qui se voulait proche de la bourgeoisie capitaliste et des logiques financières. Est-ce pour cette raison qu’il est souvent accusé, par ses opposants, d’être un communiste ? Les réflexions de François font écho aux problématiques posées aux forces de progrès. L’ambition est d’ouvrir des perspectives nouvelles aux peuples. Dès lors, qu’il soit croyant ou non, chacun doit trouver sa place dans ces débats et ces combats pour édifier une nouvelle civilisation. Juin 2021 L’Église est dans la tourmente.
L’Église est dans la tourmente. La crise qu’elle traverse montre ses difficultés à être audible dans ce monde du xxie siècle. Une situation à laquelle s’ajoutent des problèmes liés à l’organisation interne de l’institution. Son type de fonctionnement vertical, patriarcal et centralisé est remis en cause depuis plusieurs années par les catholiques eux-mêmes qui désirent prendre part aux décisions. L’équilibre des pouvoirs entre clercs et laïcs, la place des femmes dans l’institution, la morale sexuelle, le mariage des prêtres… sont autant de questions qui nourrissent leur agacement et les besoins de débat. Les nombreux cas d’abus sexuels rendus publics renforcent cette exigence de réforme. Le nom de François que porte Jorge Mario Bergoglio pour son pontificat, en référence à saint François d’Assise, est tout un symbole. Il représente à la fois le parcours d’une vie de pauvreté et l’appel à une mission confiée par Dieu : « répare » la maison, car « elle tombe en ruine ». François d’Assise révolutionnait l’Église catholique de son temps. François est aujourd’hui face à ces mêmes défis, construire une Église pour le xxie siècle, qui soit pauvre et agisse avec les pauvres. Ses huit années de pontificat ont démontré son engagement et sa détermination à proposer de nouvelles orientations. Mais « faire des réformes à Rome, c’est comme nettoyer le Sphinx avec une brosse à dents ,» devait-il souligner lors des ses vœux à la curie en décembre 2017. Autant dire que ses objectifs s’inscrivent sur le long terme. Changer de logiciel culturel, s’attaquer à la mainmise des clercs sur le pouvoir ecclésial, insuffler une logique de service pour le peuple de Dieu et l’institution…, cela demande du temps, surtout lorsque ce chemin est semé d’obstacles. François est durement contesté par un entourage institutionnel (administration vaticane…) et un « corps épiscopal » majoritairement conservateur qui ne sont pas prêts à concéder ses pouvoirs au nom de l’évangile. C’est là le drame de l’Église actuelle… et aussi le drame de François. Au point que sur certaines questions (statut du sacerdoce, promotion de la femme, éthique et sexualité…), ses positions ne sont pas toujours claires et créent de l’impatience parmi ceux qui lui sont proches. Confrontés aux peurs et aux difficultés, des catholiques préfèrent se replier dans une pensée rigide et avoir le sentiment d’une plus grande protection tandis que des ecclésiastiques se lancent dans la critique de l’action du pape François qu’ils accusent de s’être abandonné à la modernité et de conduire l’Église à sa perte. Mais, réagit l’évêque de Rome, leur conduite fait référence à un monde qui n’existe plus, ils « restent au balcon tandis que la vie réelle se passe en dessous. » « Les schémas de pensée et les a priori que nous utilisons pour naviguer dans le monde ne sont plus efficaces. » et ne permettent pas à l’Église de trouver sa place. Deux changements lui semblent décisifs : l’évolution des mentalités du peuple de Dieu et la contribution de l’Église aux actions pour la justice et la construction d’un monde meilleur. La communication papale est devenue un axe central pour en faire prendre conscience. Tous les canaux sont mis au service du dialogue avec « les personnes de bonne volonté », qu’elles soient croyantes ou non : exhortation, encycliques, discours, lettres, interviews, rencontres avec les populations, livres… Ses idées, souvent reprises seulement en partie par les médias, ne donnent pas à voir leur cohérence. Pourtant elles ne doivent rien au hasard, sa démarche est construite. Cet article n’a d’autre prétention que d’essayer de saisir les schémas de pensée du pape François au fil de ses écrits et de ses discours pour les remettre en perspective. Un cadre de réflexion… Quelques mois après son élection, le pape François signe l’exhortation apostolique Evangelii gaudium (la joie de l’Évangile) où il présente aux catholiques ses projets pour l’Église. Les enjeux et les difficultés rencontrées sont analysés sans aucune concession. L’intention est de provoquer un électrochoc chez les catholiques et de les conduire à s’engager vers une nouvelle phase de mise en œuvre du concile Vatican II (1962-1965). Convoqué par Jean XXIII, ce concile eut dans le monde un retentissement considérable. Son « aggiornamento » et les réformes qu’il préconisait ont placé l’institution sur la voie de profondes transformations. L’Église ouvrait enfin ses « portes » sur les réalités du monde. François l’interprète comme la volonté de relire l’Évangile dans une situation historique concrète et juge que la démarche conciliaire est « absolument irréversible ». Ces transformations demandent encore du temps pour s’exprimer complètement, car, précise-il, « il faut un siècle pour qu’un concile entre dans la vie et nous n’en sommes qu’à la moitié ». Deux autres éléments importants structurent la pensée du pape. L’exhortation apostolique Evangelli nuntiandi, publiée en décembre 1975 par Paul VI, se consacre à l’évangélisation dans le monde. L’intérêt de ce texte réside dans l’actualisation des travaux du concile Vatican II, tenu dix ans plus tôt. Montrant le lien entre l’évolution du monde et les conditions d’évangélisation, Paul VI fait de l’annonce de l’Évangile l’axe fondamental de la mission de l’Église. Le document d’Aparecida publié en 2007 est le second pilier. Aparecida est le nom de la ville brésilienne où s’est réunie la conférence des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes. Jorge Bergoglio a pris une part active à ces travaux. Rappelons que, depuis le concile, l’Église latino-américaine cherche sa voie. Soumise jusqu’alors aux conceptions d’un catholicisme européen, ces Églises entendent désormais exprimer leur foi dans les réalités continentales. Cela ne va pas sans débats ni résistances au sein du Celam (Conférence épiscopale latino-américaine). La conférence de Medellin (Colombie), en 1968, avait vu les évêques latino-américains exprimer clairement leur soutien aux réformes de Vatican II. Pour la première fois on y parlait de l’option préférentielle pour les pauvres, de la théologie de la libération et des communautés ecclésiales de base (Ceb). La méthode d’analyse « Voir-Juger-Agir » imaginée et appliquée par la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) était adoptée : voir la réalité du terrain, discerner et juger les moyens d’intervention, puis agir sur la base de réponses pastorales adaptées. Medellin se révèle être une étape importante dans la transformation de l’Église d’Amérique latine. Luttes pour la justice dans les sociétés et changements structurels dans l’Église deviennent les fondements de la mission d’évangélisation. Pourtant, durant plusieurs décennies, avec l’appui de Rome, ces avancées seront bloquées par les prélats les plus réactionnaires. C’est seulement en 2007, lors de la conférence d’Aparecida, que l’Église catholique d’Amérique latine reprend le chemin du renouveau et confirme, en les actualisant, les décisions prises à Medellin. Faire évoluer les mentalités Modifier le logiciel culturel des catholiques est l’une de ses premières préoccupations « ce qui nous arrive en ce moment nous met devant l’urgence d’avancer dans une révolution culturelle courageuse ». Dans un livre publié fin décembre 2020, François relate la volonté de Jésus de rejeter la mentalité des élites religieuses qui s’appropriaient la loi et la tradition et leur permettaient de juger et de contrôler celles et ceux qui ne leur ressemblaient pas. Il en conclut que cette façon de faire les éloignait du peuple. C’est pour se rapprocher des plus pauvres et aller en priorité vers eux que les catholiques sont aujourd’hui encouragés à changer de comportement. Mais changer un comportement qui s’est progressivement construit au cours des siècles n’est pas chose aisée et le « on a toujours fait ainsi » freine les bonnes volontés. Un bref retour dans l’histoire montre que l’autorité et la verticalité du pouvoir ont toujours imprégné le principe d’organisation de l’Église catholique (et la mentalité des fidèles) : une autorité absolue et monarchique avec au sommet le souverain pontife. C’est à l’époque de Constantin et au cours des ive et ve siècles que l’Église choisit ce modèle d’administration. Le concile de Latran consolidera ce pouvoir d’autorité et la réforme dite « grégorienne » décrète la suprématie du pouvoir sacré des clercs sur les laïcs. L’expérience montre que ce cléricalisme, dénoncé aujourd’hui, sera facteur de difficultés pour l’Église. De concile en concile, le pouvoir monarchique de Rome et des clercs s’est imposé toujours plus fermement. La centralisation atteindra le « sommet » lors du concile Vatican I en 1870 qui prononce « l’infaillibilité » du pape et place le fonctionnement de l’Église sous sa seule autorité. Non sans humour, Jean XXIII, prenant ses distances avec cette notion, disait : « Oui, le pape est infaillible lorsqu’il parle “ex cathedra”. C’est pourquoi je ne parle jamais “ex cathedra” ! » À l’exception de la période de réception de Vatican II (1962-1965), aucun souverain pontife n’a tenté de remettre en cause cette centralisation abusive du pouvoir. « Toute l’histoire de cette Église, écrivait Yves Congar dans son journal rédigé lors des travaux du concile, c’est celle des entreprises poursuivies par tous les moyens à longueur des siècles par lesquelles la papauté d’alors a usurpé la place de l’Ecclesia des évêques. » Pour « réparer la maison », François se doit d’opérer ce renversement culturel apte à redonner aux catholiques le dynamisme et la proximité que connaissaient les premières communautés chrétiennes. Cette mission confiée aux chrétiens et à l’Église catholique a besoin, pour être opérante, de s’adosser à une liberté de réflexion et d’action. Les discours fournis clé en main par l’institution religieuse ne sont plus à l’ordre du jour. Certains commentateurs voient dans ce changement de cap un « virage à 180 degrés », ou une « révolution copernicienne ». Peu importe l’appréciation portée, l’idée de l’évêque de Rome est de retrouver un peuple de Dieu agissant en acteur de « terrain » et moins sensible aux pesanteurs institutionnelles. François reprend souvent l’image de l’Église qu’il souhaite : en « sortie vers les périphéries », capable de prodiguer des soins à la société et aux êtres humains comme « un hôpital de campagne ». C’est le refus de « l’entre soi » et un appel aux catholiques à décentrer leur regard vers celles et ceux qui ne croient pas ou ne croient plus. Une pastorale de la responsabilité Dans Lumen fidei, François précise les fondements de cette mission évangélisatrice. La foi « n’éclaire pas seulement l’intérieur de l’Église et ne sert pas seulement à construire une cité éternelle dans l’au-delà, elle nous aide aussi à édifier nos sociétés afin que nous marchions vers un avenir plein d’espérance. » Une perspective qui, loin des discours de résignation et de fatalité, veut « donner un nouvel élan et de nouvelles forces à la vie quotidienne ». Dans les sociétés d’aujourd’hui, de plus en plus sécularisées, où Dieu n’a plus la cote, il n’y a aucun sens à parler de Dieu sans articuler ce dialogue aux réalités des conditions d’existence de l’homme. À l’image des premiers chrétiens, les catholiques et les pasteurs sont invités à vivre leur foi en Dieu et en Jésus-Christ dans une annonce de l’Évangile davantage articulée à la construction d’un monde meilleur où règnent la justice, la paix, la fraternité. Cette mutation qualitative de la foi s’élabore et prend corps dans les réalités vécues par les chrétiens eux-mêmes. Les rapports d’exploitation et de domination construits au cours des siècles sont davantage perçus par une majorité d’entre eux comme responsables du malheur des êtres humains. Ils partagent avec les milieux populaires la même colère et la même aspiration à vivre autrement. Cette évolution avait été repérée en son temps par Jean XXIII. Lors de son discours d’ouverture au concile Vatican II, il remarquait déjà que la compréhension de la tradition évangélique évoluait avec la connaissance du monde « Ce n’est pas l’Évangile qui a changé, disait-il, c’est nous qui le comprenons mieux. » L’Évangile se voit davantage aujourd’hui comme un horizon d’humanisation et d’émancipation du monde et non plus uniquement comme une démarche de conversion à la religion. Un débat qui n’a cessé d’habiter les croyants depuis les années 1960. Le théologien Joseph Moingt, récemment décédé, considérait que les paroles contenues dans l’Évangile venaient de Jésus et à les examiner de près, écrivait-il, « nous n’y trouvons pas beaucoup de religion ». Le pape veut progresser vers une pratique pastorale annonçant l’Évangile, mais différenciée des dogmes et des codes religieux. « Une pastorale missionnaire, souligne le pontife, n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrine à imposer avec insistance. » Trouver ce nouvel équilibre est indispensable sinon, dit-il, « l’édifice moral de l’Église risque lui aussi de s’écrouler comme un château de cartes. » Une approche qui rejoint celle de nombreux fidèles engagés dans les milieux associatifs, mais qui provoque chez d’autres beaucoup de réticence, notamment parmi ceux qui attendaient “confortablement” que tout leur tombe du ciel. Ces derniers préfèrent « une vie privée confortable renoncent [à la] dimension sociale de l’Évangile », constate François. Impliquer les catholiques dans une relation de proximité, leur permettre d’être acteurs et décideurs sur le terrain oblige Rome à revoir sa façon de gouverner. La synodalité, terme qui n’est pas nouveau dans le langage ecclésial, prend dans cette perspective un sens nouveau. François en donne l’image d’une pyramide inversée. Le sommet, la partie la plus large, représente le peuple de Dieu, en bas à la pointe de la pyramide se situe le pontife dont la tâche essentielle est d’assurer l’unité de l’Église universelle. François le souligne constamment, il est un baptisé au milieu des baptisés et un évêque au milieu des évêques. Selon sa conception, fidèles, collège épiscopal, évêque de Rome doivent, par l’autorité que leur donne le baptême, devenir des coauteurs des choix de l’Église. Il appartient au synode des évêques d’être le récepteur de ce brassage d’idées. Le terme de synodalité vient du grec syn-odos, qui peut se traduire par « marcher ensemble », et les synodes qui se sont réunis depuis 2015 sur les problématiques de la famille, de la jeunesse et de l’Amazonie ont été l’occasion de mettre en pratique cette nouvelle façon de travailler. François fait de la synodalité la colonne vertébrale de son projet, elle est à la fois le but des transformations de l’Église et également le moyen de mettre en mouvement les catholiques dans une « pastorale de la responsabilité ». Un chemin… Avec l’exhortation Evangelii Gauduim (La joie de l’Évangile) publiée en novembre 2013, François précise le sens de son pontificat et envoie un message aux catholiques qui sont en attente de mesures fortes. Ce document a une double caractéristique : le changement de ton dans la perception des enjeux économiques, sociaux, culturels, religieux et son niveau d’exigence dans la recherche de nouveaux chemins pour l’Église. Aborder ces enjeux est une question primordiale à ses yeux, car, « si cette dimension n’est pas clairement prise en compte, on court le risque de défigurer le sens authentique et intégral de la mission d’évangélisation. » Le raisonnement s’appuie sur l’idée que si les transformations sociales et ecclésiales vont de pair, ce sont bien les pratiques pastorales qui apporteront les modifications nécessaires aux structures d’organisation de l’Église. L’heure n’est donc plus pour les prélats à se focaliser sur les controverses internes, les différents doctrinaux ou l’élaboration de plans de carrière, mais d’aller au contact du peuple pour le soigner. Une Église « accidentée, blessée et sale pour être en sortie dans la rue » est préférable à une Eglise tournée vers elle-même, répète régulièrement le pape. Persuadé que se joue, en ce début de siècle, l’avenir de l’humanité, il pointe, selon sa méthode de réflexion « Voir-Juger-Agir », les responsabilités du néolibéralisme et dénonce le fonctionnement du système économique : « il est injuste à la racine », « c’est une économie qui tue » parce que c’est la recherche du profit qui prévaut. « Un marché divinisé » qui engendre « quelque chose de nouveau », les exclus ne sont pas seulement des exploités « mais des déchets, des restes ». « Nous sommes appelés à prendre soin de la fragilité du peuple et du monde dans lequel nous vivons ». Dans ce contexte, l’Église « ne peut ni ne doit rester à l’écart de la lutte pour la justice ». La priorité donnée aux pauvres s’impose, car, « tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres… les problèmes du monde ne seront pas résolus ». L’option préférentielle pour les pauvres est sa théologie. Une pratique fondamentale à l’image d’un Dieu et du Christ qui se font pauvres pour aider les pauvres. Cette approche prend une résonnance toute particulière aujourd’hui : « La raison de résoudre les causes structurelles de la pauvreté ne peut attendre », non seulement pour obtenir rapidement un soulagement aux difficultés d’existence, mais aussi pour refuser la loi du profit qui fragilise la société et conduit inévitablement vers de nouvelles crises. Une société de paix, de justice et de fraternité est au cœur de l’engagement chrétien parce qu’« une foi authentique implique toujours un profond désir de changer le monde ». « La terre est notre maison commune » et, bien que la justice et l’organisation de l’État soient de la responsabilité du politique, l’Église ne peut ignorer l’ampleur des difficultés vécues par les peuples. L’écoute du cri des pauvres, des périphéries, des populations qui sont « sans terre, sans toit, sans pain, sans santé, lésées dans leurs droits », c’est le mandat confié aux catholiques. Refuser de se préoccuper de ces questions fait « [courir] le risque de la dissolution » et de ne porter que des discours creux. Dans cette réflexion, les questions de la paix (paix sociale et paix entre les peuples) occupent une large place. La paix sociale ne sert pas à masquer ou à accompagner l’injustice sociale. Les revendications et les luttes qui s’engagent pour les droits humains ne doivent « pas être étouffées ». La paix entre les peuples n’est pas non plus qu’une seule absence de guerre. Cette paix se construit jour après jour dans la poursuite d’un nouvel ordre mondial régi par la justice et la coopération et où les différences s’harmonisent dans un projet commun. L’exhortation apostolique note au paragraphe 241 : « Dans le dialogue avec l’État et avec la société, l’Église n’a pas de solutions pour toutes les questions particulières. Mais ensemble, avec les diverses forces sociales, elle accompagne les propositions qui peuvent répondre le mieux à la dignité de la personne humaine et au bien commun. » Repenser un projet Bien que publiées à cinq ans d’intervalle, les encycliques Laudato si’ et Frateli tutti se trouvent intimement liées. Elles apparaissent clairement comme la base d’un projet de réformes où se dessinent de nouveaux possibles en réponse aux préoccupations sociales. Ces textes, d’une certaine radicalité, dressent un constat sans appel : les dommages causés à l’environnement et l’aggravation des conditions sociales d’existence sont les conséquences d’un mode de production qui privilégie la recherche de profit. Nous sommes face à une crise anthropologique profonde : la négation du primat de l’être humain. L’erreur, écrit le pape dans ses deux encycliques, est de faire de l’individualisme le principe d’organisation de la société. Changer de direction, transformer le système économique, devient urgent, mais encore faut-il savoir sur quels principes nouveaux nous voulons vivre. Nous y reviendrons plus loin dans le texte. François le crie haut et fort aux participants de la IIe Rencontre mondiale des mouvements populaires : pour répondre « aux cris de la terre » et « aux cris du peuple », « nous avons besoin d’un changement et nous le voulons ! ». Parmi les individus, croyants et non-croyants, il y a ceux qui soutiennent ce système ou tentent de s’y adapter et ceux qui, tout en le subissant, ne s’y plient pas. C’est vers ceux-là, ceux qui résistent, que le pape veut avant tout porter son message. Sa volonté est de redonner sens à leur engagement. Le salut de l’humanité ne peut être que collectif, « ou bien on se sauve tous ou bien personne ne se sauve », par conséquent la fraternité et l’amitié sociale sont les éléments essentiels pour réunir la « famille humaine » et retisser du lien. Il confie aux mouvements populaires le rôle d’éclairer cette voie de transformations et les encourage à se faire entendre, car il est temps, dit-il, que « Le peuple redevienne un sujet de sa propre histoire et se rassemble. ». Depuis son élection au Vatican, il organise chaque année une rencontre mondiale avec les mouvements populaires. Sont invités près d’une centaine de responsables d’organisations, mais ce sont d’abord celles et ceux qui agissent sur le terrain que le pape cherche à rencontrer : les exclus, les exploités, les victimes d’injustices au travail, les acteurs des quartiers périphériques… Ce sont eux, dit-il, les « semeurs d’un nouvel avenir, les promoteurs du changement dont nous avons besoin ». Ils agissent « en bas » au plus près des populations concernées avec une riche pratique de solidarité, de fraternité, de rassemblement et de luttes. Il les appelle à ne pas sous-estimer leur capacité à promouvoir des alternatives, car « l’avenir de l’humanité est, dans une grande mesure, dans (leurs) mains » parce que les « grandes transformations ne se sont pas produites dans les bureaux ». Il les incite aussi à guider la jeunesse pour faire grandir l’utopie et lui donner la force de surmonter les obstacles. La mission confiée aux mouvements populaires va bien au-delà d’un simple ravalement superficiel du système : « le but n’est pas de partager les miettes de notre table, mais à cette table de faire une place à chacun » pour que chacun retrouve sa dignité. Des priorités… La crise et ses répercussions dans tous les domaines de la vie provoquent des situations difficiles pour une grande majorité des habitants de ce monde. Des discriminations aggravées par la pandémie. S’il est indispensable, nous dit le pape, de trouver un « traitement à un virus petit mais terrible, qui met à genoux le monde entier », il y a urgence à soigner un plus grand virus, celui de l’injustice sociale, de l’inégalité, de la marginalisation et du manque de protection des plus faibles, et « quel scandale cela serait si toute l’assistance économique que nous observons – dont la majorité est issue de l’argent public – était concentrée à sauver les industries qui ne contribuent pas à l’inclusion des exclus, à la promotion des derniers, au bien commun ». La pandémie montre d’un jour nouveau le mauvais état de santé des structures de la société et du monde. « Quand l’obsession de posséder et de dominer exclut des millions de personnes des biens primaires ; quand l’inégalité économique et technologique est telle qu’elle déchire le tissu social ; et quand la dépendance vis-à-vis d’un progrès matériel illimité menace la maison commune, alors nous ne pouvons pas rester impassibles. » Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière qui peut nous conduire vers le pire ou nous laisser entrevoir la possibilité de construire quelque chose de différent. Dans cette période où le nouveau frappe à la porte, la réaffirmation et le renouvellement des appareils conceptuels deviennent nécessaire pour l’évêque de Rome. Sans en chercher l’exhaustivité, pointons ici quelques-unes des pistes de réflexion qu’il égraine au fil de ses interventions. L’entreprise : le droit à la liberté d’entreprendre ne peut se trouver au-dessus des droits des peuples et de l’environnement. De nouveaux critères sont devenus indispensables pour leur fonctionnement. La propriété : le droit la propriété privée ne peut être un droit naturel mais relève d’une fonction sociale destinée au bien commun. Au moment où les inégalités sociales explosent, il n’est que justice que la propriété soit partagée puisqu’elle est le résultat du travail des femmes et des hommes. « Le développement ne peut pas être orienté vers l’accumulation au bénéfice de quelques-uns, mais doit assurer les droits humains […] y compris les droits des nations et des peuples. » La coopération internationale : il faut réfléchir à un nouvel ordre juridique, politique et économique mondial orienté vers le développement solidaire de tous les peuples, notamment les plus pauvres, en leur donnant une voix opérante dans les décisions communes. Les femmes : elles ont une approche nouvelle de la société qui ouvre une perspective dont le monde a besoin pour faire face aux défis d’aujourd’hui. C’est le sens qu’il donne en favorisant – timidement de l’avis de certains – l’accès aux femmes à de plus grandes responsabilités dans l’Église. La politique : elle ne doit se soumettre ni à l’économie ni aux diktats des technocrates qui entravent la marche du monde. Raison sans doute pour laquelle elle est dépréciée, note François, qui appelle à la réhabiliter. Sa conception d’une bonne politique, c’est celle capable de réformer les institutions, de coordonner, d’améliorer les pratiques « qui permettent de vaincre les pressions et les inerties vicieuses. » Dans ces moments difficiles, la politique doit œuvrer pour le bien commun et devenir ainsi « une des formes les plus précieuses de la charité », une charité sociale qui agit sur les structures de la société. Le personnel politique : nous avons besoin d’hommes et de femmes politiques qui ouvrent de nouvelles voies pour que le peuple puisse s’organiser et s’exprimer. Qui servent le peuple au lieu de s’en servir et portent en eux l’odeur des quartiers qu’ils représentent. La stratégie : c’est par un débordement de l’état de choses existant que s’opéreront les changements, à l’image d’un petit cours d’eau qui grossit et devient un fleuve capable de tout bousculer sur son passage. La fraternité et l’amitié sociale : elles sont les nouvelles frontières entre ceux qui veulent soumettre les individus en leur prônant l’individualisme et l’indifférence et ceux qui s’opposent radicalement à cette logique et font de la personne humaine le moteur de l’histoire. Les migrations : elles doivent être reconnues comme un élément fondamental de l’avenir du monde, les étrangers dans le besoin ne doivent pas être rejetés, mais accueillis selon les possibilités de chaque pays. François réaffirme dans le même temps l’urgence de créer les conditions pour que chacun puisse vivre sur sa terre. La paix : on affronte aujourd’hui une « guerre mondiale par morceaux » qui se répercute sur la scène mondiale. La guerre répond à un calcul lié à des intérêts particuliers et à un manque de vision d’avenir. La paix ne peut-être fondée sur la menace d’une destruction réciproque. L’objectif de l’élimination totale des armes nucléaires devient un impératif moral et humanitaire. Avec l’économie financière réalisée sur le commerce des armes, le pape propose de créer un fonds mondial pour éradiquer la misère. Une contribution Un avenir meilleur se bâtira à la faveur d’un long processus de débordement. Pour François, cette construction commence dès maintenant et il veut y apporter sa contribution. Non avec un programme politique, ce qui n’est pas la vocation de l’Église, mais à partir de pistes de réflexion articulées autour des trois « T » : « Terre, Toit, Travail ». Une façon de rappeler quelques urgences et de souligner la cohérence des actions engagées par les mouvements populaires. Quelques morceaux choisis : « La Terre » : les biens et les ressources de la terre sont destinés à tous, l’air frais, l’eau propre et une alimentation équilibrée sont essentiels pour le bien être de tous. L’accès universel à ces biens est au cœur de notre avenir. Les modalités suggérées dans Laudato si’ sont rappelées : passer des combustibles fossiles au renouvelable, changer nos conceptions de la valeur et du progrès en tenant compte de l’impact des entreprises sur l’environnement, examiner l’impact des méthodes industrielles sur l’environnement et de l’agrobusiness sur le petit agriculteur, ouvrir davantage la terre aux petits exploitants qui produisent pour la consommation locale, atteindre les objectifs de développement durable des Nations unies pour 2030… « Le Toit » : cette notion est utilisée au sens de la maison commune. Il propose d’humaniser les espaces urbains : multiplier les espaces communs et les espaces verts, assurer un logement digne et familial pour tous, développer les transports publics de qualité pour réduire la pollution et assurer la rapidité et la sécurité des déplacements, développer des politiques sociales intégrant les zones périphériques des villes… Ces efforts doivent être menés à partir des acteurs locaux aidés par l’État. Ces mesures sociales permettraient d’encourager la protection de l’environnement. « Le Travail » : un droit et un devoir pour toutes et tous. Bien plus qu’un moyen de gagner de l’argent, il offre à chacun la possibilité de s’exprimer et de contribuer au bien commun. Trop souvent nous faisons fausse route, précise le pape, les travailleurs sont traités comme des éléments sacrifiables tandis que les actionnaires font la pluie et le beau temps. Il appelle à élargir la définition de la valeur travail comme s’occuper d’un parent, être mère à plein temps, ou bénévole dans un projet social, est un travail même s’il n’est pas rétribué. Il propose d’explorer le revenu de base universel (RBU) comme moyen de faciliter la mobilité ou de refuser les emplois qui enferment dans la pauvreté ou encore de permettre d’associer salaire et temps consacré à la collectivité. Il devient également urgent d’explorer l’idée de travailler moins. Quelle alternative au système actuel ? Le monde vit des temps incertains où peut s’imposer le pire comme le meilleur. Ou ce système mondialisé de l’argent-roi poursuit et aggrave ses nuisances économiques et sociales ou l’aspiration des peuples et de la planète à « bien vivre » s’impose. Dans ce contexte, questionnements et propositions d’avenir de l’humanité deviennent l’enjeu du débat. Dans la préface du livre du pape François, Un temps pour changer, le père Benoist de Sinety s’interroge : « Et si le temps nous était donné de réfléchir à ce monde, non pas en subissant ce qui nous est demandé de vivre, mais en choisissant la manière dont nous voulons l’habiter et y demeurer […] n’y a-t-il pas d’autres alternatives au système actuel ? ». La question taraude l’évêque de Rome au point d’en devenir le fil conducteur de ses interventions. Ses réponses se construisent à la lecture de l’Évangile comme d’autres nourrissent leur volonté de changement à partir de leurs propres outils conceptuels. Nous sommes à un changement d’époque et cela place les catholiques et l’Église devant des responsabilités nouvelles, rappelle le pape. Les orientations sont affichées : il est urgent de changer de logique, les demi-mesures ne suffisent plus, il faut résister et lutter contre les méfaits du système financier, les catholiques sont appelés à s’y engager et à entretenir des relations de proximité avec les populations… Une prise de position qui prend de la distance avec la conception ancienne de l’Église catholique qui se voulait proche de la bourgeoisie capitaliste et des logiques financières. Est-ce pour cette raison qu’il est souvent accusé, par ses opposants, d’être un communiste ? Les réflexions de François font écho aux problématiques posées aux forces de progrès. L’ambition est d’ouvrir des perspectives nouvelles aux peuples. Dès lors, qu’il soit croyant ou non, chacun doit trouver sa place dans ces débats et ces combats pour édifier une nouvelle civilisation. Juin 2021 L’Église est dans la tourmente.
L’Église est dans la tourmente. La crise qu’elle traverse montre ses difficultés à être audible dans ce monde du xxie siècle. Une situation à laquelle s’ajoutent des problèmes liés à l’organisation interne de l’institution. Son type de fonctionnement vertical, patriarcal et centralisé est remis en cause depuis plusieurs années par les catholiques eux-mêmes qui désirent prendre part aux décisions. L’équilibre des pouvoirs entre clercs et laïcs, la place des femmes dans l’institution, la morale sexuelle, le mariage des prêtres… sont autant de questions qui nourrissent leur agacement et les besoins de débat. Les nombreux cas d’abus sexuels rendus publics renforcent cette exigence de réforme. Le nom de François que porte Jorge Mario Bergoglio pour son pontificat, en référence à saint François d’Assise, est tout un symbole. Il représente à la fois le parcours d’une vie de pauvreté et l’appel à une mission confiée par Dieu : « répare » la maison, car « elle tombe en ruine ». François d’Assise révolutionnait l’Église catholique de son temps. François est aujourd’hui face à ces mêmes défis, construire une Église pour le xxie siècle, qui soit pauvre et agisse avec les pauvres. Ses huit années de pontificat ont démontré son engagement et sa détermination à proposer de nouvelles orientations. Mais « faire des réformes à Rome, c’est comme nettoyer le Sphinx avec une brosse à dents ,» devait-il souligner lors des ses vœux à la curie en décembre 2017. Autant dire que ses objectifs s’inscrivent sur le long terme. Changer de logiciel culturel, s’attaquer à la mainmise des clercs sur le pouvoir ecclésial, insuffler une logique de service pour le peuple de Dieu et l’institution…, cela demande du temps, surtout lorsque ce chemin est semé d’obstacles. François est durement contesté par un entourage institutionnel (administration vaticane…) et un « corps épiscopal » majoritairement conservateur qui ne sont pas prêts à concéder ses pouvoirs au nom de l’évangile. C’est là le drame de l’Église actuelle… et aussi le drame de François. Au point que sur certaines questions (statut du sacerdoce, promotion de la femme, éthique et sexualité…), ses positions ne sont pas toujours claires et créent de l’impatience parmi ceux qui lui sont proches. Confrontés aux peurs et aux difficultés, des catholiques préfèrent se replier dans une pensée rigide et avoir le sentiment d’une plus grande protection tandis que des ecclésiastiques se lancent dans la critique de l’action du pape François qu’ils accusent de s’être abandonné à la modernité et de conduire l’Église à sa perte. Mais, réagit l’évêque de Rome, leur conduite fait référence à un monde qui n’existe plus, ils « restent au balcon tandis que la vie réelle se passe en dessous. » « Les schémas de pensée et les a priori que nous utilisons pour naviguer dans le monde ne sont plus efficaces. » et ne permettent pas à l’Église de trouver sa place. Deux changements lui semblent décisifs : l’évolution des mentalités du peuple de Dieu et la contribution de l’Église aux actions pour la justice et la construction d’un monde meilleur. La communication papale est devenue un axe central pour en faire prendre conscience. Tous les canaux sont mis au service du dialogue avec « les personnes de bonne volonté », qu’elles soient croyantes ou non : exhortation, encycliques, discours, lettres, interviews, rencontres avec les populations, livres… Ses idées, souvent reprises seulement en partie par les médias, ne donnent pas à voir leur cohérence. Pourtant elles ne doivent rien au hasard, sa démarche est construite. Cet article n’a d’autre prétention que d’essayer de saisir les schémas de pensée du pape François au fil de ses écrits et de ses discours pour les remettre en perspective. Un cadre de réflexion… Quelques mois après son élection, le pape François signe l’exhortation apostolique Evangelii gaudium (la joie de l’Évangile) où il présente aux catholiques ses projets pour l’Église. Les enjeux et les difficultés rencontrées sont analysés sans aucune concession. L’intention est de provoquer un électrochoc chez les catholiques et de les conduire à s’engager vers une nouvelle phase de mise en œuvre du concile Vatican II (1962-1965). Convoqué par Jean XXIII, ce concile eut dans le monde un retentissement considérable. Son « aggiornamento » et les réformes qu’il préconisait ont placé l’institution sur la voie de profondes transformations. L’Église ouvrait enfin ses « portes » sur les réalités du monde. François l’interprète comme la volonté de relire l’Évangile dans une situation historique concrète et juge que la démarche conciliaire est « absolument irréversible ». Ces transformations demandent encore du temps pour s’exprimer complètement, car, précise-il, « il faut un siècle pour qu’un concile entre dans la vie et nous n’en sommes qu’à la moitié ». Deux autres éléments importants structurent la pensée du pape. L’exhortation apostolique Evangelli nuntiandi, publiée en décembre 1975 par Paul VI, se consacre à l’évangélisation dans le monde. L’intérêt de ce texte réside dans l’actualisation des travaux du concile Vatican II, tenu dix ans plus tôt. Montrant le lien entre l’évolution du monde et les conditions d’évangélisation, Paul VI fait de l’annonce de l’Évangile l’axe fondamental de la mission de l’Église. Le document d’Aparecida publié en 2007 est le second pilier. Aparecida est le nom de la ville brésilienne où s’est réunie la conférence des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes. Jorge Bergoglio a pris une part active à ces travaux. Rappelons que, depuis le concile, l’Église latino-américaine cherche sa voie. Soumise jusqu’alors aux conceptions d’un catholicisme européen, ces Églises entendent désormais exprimer leur foi dans les réalités continentales. Cela ne va pas sans débats ni résistances au sein du Celam (Conférence épiscopale latino-américaine). La conférence de Medellin (Colombie), en 1968, avait vu les évêques latino-américains exprimer clairement leur soutien aux réformes de Vatican II. Pour la première fois on y parlait de l’option préférentielle pour les pauvres, de la théologie de la libération et des communautés ecclésiales de base (Ceb). La méthode d’analyse « Voir-Juger-Agir » imaginée et appliquée par la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) était adoptée : voir la réalité du terrain, discerner et juger les moyens d’intervention, puis agir sur la base de réponses pastorales adaptées. Medellin se révèle être une étape importante dans la transformation de l’Église d’Amérique latine. Luttes pour la justice dans les sociétés et changements structurels dans l’Église deviennent les fondements de la mission d’évangélisation. Pourtant, durant plusieurs décennies, avec l’appui de Rome, ces avancées seront bloquées par les prélats les plus réactionnaires. C’est seulement en 2007, lors de la conférence d’Aparecida, que l’Église catholique d’Amérique latine reprend le chemin du renouveau et confirme, en les actualisant, les décisions prises à Medellin. Faire évoluer les mentalités Modifier le logiciel culturel des catholiques est l’une de ses premières préoccupations « ce qui nous arrive en ce moment nous met devant l’urgence d’avancer dans une révolution culturelle courageuse ». Dans un livre publié fin décembre 2020, François relate la volonté de Jésus de rejeter la mentalité des élites religieuses qui s’appropriaient la loi et la tradition et leur permettaient de juger et de contrôler celles et ceux qui ne leur ressemblaient pas. Il en conclut que cette façon de faire les éloignait du peuple. C’est pour se rapprocher des plus pauvres et aller en priorité vers eux que les catholiques sont aujourd’hui encouragés à changer de comportement. Mais changer un comportement qui s’est progressivement construit au cours des siècles n’est pas chose aisée et le « on a toujours fait ainsi » freine les bonnes volontés. Un bref retour dans l’histoire montre que l’autorité et la verticalité du pouvoir ont toujours imprégné le principe d’organisation de l’Église catholique (et la mentalité des fidèles) : une autorité absolue et monarchique avec au sommet le souverain pontife. C’est à l’époque de Constantin et au cours des ive et ve siècles que l’Église choisit ce modèle d’administration. Le concile de Latran consolidera ce pouvoir d’autorité et la réforme dite « grégorienne » décrète la suprématie du pouvoir sacré des clercs sur les laïcs. L’expérience montre que ce cléricalisme, dénoncé aujourd’hui, sera facteur de difficultés pour l’Église. De concile en concile, le pouvoir monarchique de Rome et des clercs s’est imposé toujours plus fermement. La centralisation atteindra le « sommet » lors du concile Vatican I en 1870 qui prononce « l’infaillibilité » du pape et place le fonctionnement de l’Église sous sa seule autorité. Non sans humour, Jean XXIII, prenant ses distances avec cette notion, disait : « Oui, le pape est infaillible lorsqu’il parle “ex cathedra”. C’est pourquoi je ne parle jamais “ex cathedra” ! » À l’exception de la période de réception de Vatican II (1962-1965), aucun souverain pontife n’a tenté de remettre en cause cette centralisation abusive du pouvoir. « Toute l’histoire de cette Église, écrivait Yves Congar dans son journal rédigé lors des travaux du concile, c’est celle des entreprises poursuivies par tous les moyens à longueur des siècles par lesquelles la papauté d’alors a usurpé la place de l’Ecclesia des évêques. » Pour « réparer la maison », François se doit d’opérer ce renversement culturel apte à redonner aux catholiques le dynamisme et la proximité que connaissaient les premières communautés chrétiennes. Cette mission confiée aux chrétiens et à l’Église catholique a besoin, pour être opérante, de s’adosser à une liberté de réflexion et d’action. Les discours fournis clé en main par l’institution religieuse ne sont plus à l’ordre du jour. Certains commentateurs voient dans ce changement de cap un « virage à 180 degrés », ou une « révolution copernicienne ». Peu importe l’appréciation portée, l’idée de l’évêque de Rome est de retrouver un peuple de Dieu agissant en acteur de « terrain » et moins sensible aux pesanteurs institutionnelles. François reprend souvent l’image de l’Église qu’il souhaite : en « sortie vers les périphéries », capable de prodiguer des soins à la société et aux êtres humains comme « un hôpital de campagne ». C’est le refus de « l’entre soi » et un appel aux catholiques à décentrer leur regard vers celles et ceux qui ne croient pas ou ne croient plus. Une pastorale de la responsabilité Dans Lumen fidei, François précise les fondements de cette mission évangélisatrice. La foi « n’éclaire pas seulement l’intérieur de l’Église et ne sert pas seulement à construire une cité éternelle dans l’au-delà, elle nous aide aussi à édifier nos sociétés afin que nous marchions vers un avenir plein d’espérance. » Une perspective qui, loin des discours de résignation et de fatalité, veut « donner un nouvel élan et de nouvelles forces à la vie quotidienne ». Dans les sociétés d’aujourd’hui, de plus en plus sécularisées, où Dieu n’a plus la cote, il n’y a aucun sens à parler de Dieu sans articuler ce dialogue aux réalités des conditions d’existence de l’homme. À l’image des premiers chrétiens, les catholiques et les pasteurs sont invités à vivre leur foi en Dieu et en Jésus-Christ dans une annonce de l’Évangile davantage articulée à la construction d’un monde meilleur où règnent la justice, la paix, la fraternité. Cette mutation qualitative de la foi s’élabore et prend corps dans les réalités vécues par les chrétiens eux-mêmes. Les rapports d’exploitation et de domination construits au cours des siècles sont davantage perçus par une majorité d’entre eux comme responsables du malheur des êtres humains. Ils partagent avec les milieux populaires la même colère et la même aspiration à vivre autrement. Cette évolution avait été repérée en son temps par Jean XXIII. Lors de son discours d’ouverture au concile Vatican II, il remarquait déjà que la compréhension de la tradition évangélique évoluait avec la connaissance du monde « Ce n’est pas l’Évangile qui a changé, disait-il, c’est nous qui le comprenons mieux. » L’Évangile se voit davantage aujourd’hui comme un horizon d’humanisation et d’émancipation du monde et non plus uniquement comme une démarche de conversion à la religion. Un débat qui n’a cessé d’habiter les croyants depuis les années 1960. Le théologien Joseph Moingt, récemment décédé, considérait que les paroles contenues dans l’Évangile venaient de Jésus et à les examiner de près, écrivait-il, « nous n’y trouvons pas beaucoup de religion ». Le pape veut progresser vers une pratique pastorale annonçant l’Évangile, mais différenciée des dogmes et des codes religieux. « Une pastorale missionnaire, souligne le pontife, n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrine à imposer avec insistance. » Trouver ce nouvel équilibre est indispensable sinon, dit-il, « l’édifice moral de l’Église risque lui aussi de s’écrouler comme un château de cartes. » Une approche qui rejoint celle de nombreux fidèles engagés dans les milieux associatifs, mais qui provoque chez d’autres beaucoup de réticence, notamment parmi ceux qui attendaient “confortablement” que tout leur tombe du ciel. Ces derniers préfèrent « une vie privée confortable renoncent [à la] dimension sociale de l’Évangile », constate François. Impliquer les catholiques dans une relation de proximité, leur permettre d’être acteurs et décideurs sur le terrain oblige Rome à revoir sa façon de gouverner. La synodalité, terme qui n’est pas nouveau dans le langage ecclésial, prend dans cette perspective un sens nouveau. François en donne l’image d’une pyramide inversée. Le sommet, la partie la plus large, représente le peuple de Dieu, en bas à la pointe de la pyramide se situe le pontife dont la tâche essentielle est d’assurer l’unité de l’Église universelle. François le souligne constamment, il est un baptisé au milieu des baptisés et un évêque au milieu des évêques. Selon sa conception, fidèles, collège épiscopal, évêque de Rome doivent, par l’autorité que leur donne le baptême, devenir des coauteurs des choix de l’Église. Il appartient au synode des évêques d’être le récepteur de ce brassage d’idées. Le terme de synodalité vient du grec syn-odos, qui peut se traduire par « marcher ensemble », et les synodes qui se sont réunis depuis 2015 sur les problématiques de la famille, de la jeunesse et de l’Amazonie ont été l’occasion de mettre en pratique cette nouvelle façon de travailler. François fait de la synodalité la colonne vertébrale de son projet, elle est à la fois le but des transformations de l’Église et également le moyen de mettre en mouvement les catholiques dans une « pastorale de la responsabilité ». Un chemin… Avec l’exhortation Evangelii Gauduim (La joie de l’Évangile) publiée en novembre 2013, François précise le sens de son pontificat et envoie un message aux catholiques qui sont en attente de mesures fortes. Ce document a une double caractéristique : le changement de ton dans la perception des enjeux économiques, sociaux, culturels, religieux et son niveau d’exigence dans la recherche de nouveaux chemins pour l’Église. Aborder ces enjeux est une question primordiale à ses yeux, car, « si cette dimension n’est pas clairement prise en compte, on court le risque de défigurer le sens authentique et intégral de la mission d’évangélisation. » Le raisonnement s’appuie sur l’idée que si les transformations sociales et ecclésiales vont de pair, ce sont bien les pratiques pastorales qui apporteront les modifications nécessaires aux structures d’organisation de l’Église. L’heure n’est donc plus pour les prélats à se focaliser sur les controverses internes, les différents doctrinaux ou l’élaboration de plans de carrière, mais d’aller au contact du peuple pour le soigner. Une Église « accidentée, blessée et sale pour être en sortie dans la rue » est préférable à une Eglise tournée vers elle-même, répète régulièrement le pape. Persuadé que se joue, en ce début de siècle, l’avenir de l’humanité, il pointe, selon sa méthode de réflexion « Voir-Juger-Agir », les responsabilités du néolibéralisme et dénonce le fonctionnement du système économique : « il est injuste à la racine », « c’est une économie qui tue » parce que c’est la recherche du profit qui prévaut. « Un marché divinisé » qui engendre « quelque chose de nouveau », les exclus ne sont pas seulement des exploités « mais des déchets, des restes ». « Nous sommes appelés à prendre soin de la fragilité du peuple et du monde dans lequel nous vivons ». Dans ce contexte, l’Église « ne peut ni ne doit rester à l’écart de la lutte pour la justice ». La priorité donnée aux pauvres s’impose, car, « tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres… les problèmes du monde ne seront pas résolus ». L’option préférentielle pour les pauvres est sa théologie. Une pratique fondamentale à l’image d’un Dieu et du Christ qui se font pauvres pour aider les pauvres. Cette approche prend une résonnance toute particulière aujourd’hui : « La raison de résoudre les causes structurelles de la pauvreté ne peut attendre », non seulement pour obtenir rapidement un soulagement aux difficultés d’existence, mais aussi pour refuser la loi du profit qui fragilise la société et conduit inévitablement vers de nouvelles crises. Une société de paix, de justice et de fraternité est au cœur de l’engagement chrétien parce qu’« une foi authentique implique toujours un profond désir de changer le monde ». « La terre est notre maison commune » et, bien que la justice et l’organisation de l’État soient de la responsabilité du politique, l’Église ne peut ignorer l’ampleur des difficultés vécues par les peuples. L’écoute du cri des pauvres, des périphéries, des populations qui sont « sans terre, sans toit, sans pain, sans santé, lésées dans leurs droits », c’est le mandat confié aux catholiques. Refuser de se préoccuper de ces questions fait « [courir] le risque de la dissolution » et de ne porter que des discours creux. Dans cette réflexion, les questions de la paix (paix sociale et paix entre les peuples) occupent une large place. La paix sociale ne sert pas à masquer ou à accompagner l’injustice sociale. Les revendications et les luttes qui s’engagent pour les droits humains ne doivent « pas être étouffées ». La paix entre les peuples n’est pas non plus qu’une seule absence de guerre. Cette paix se construit jour après jour dans la poursuite d’un nouvel ordre mondial régi par la justice et la coopération et où les différences s’harmonisent dans un projet commun. L’exhortation apostolique note au paragraphe 241 : « Dans le dialogue avec l’État et avec la société, l’Église n’a pas de solutions pour toutes les questions particulières. Mais ensemble, avec les diverses forces sociales, elle accompagne les propositions qui peuvent répondre le mieux à la dignité de la personne humaine et au bien commun. » Repenser un projet Bien que publiées à cinq ans d’intervalle, les encycliques Laudato si’ et Frateli tutti se trouvent intimement liées. Elles apparaissent clairement comme la base d’un projet de réformes où se dessinent de nouveaux possibles en réponse aux préoccupations sociales. Ces textes, d’une certaine radicalité, dressent un constat sans appel : les dommages causés à l’environnement et l’aggravation des conditions sociales d’existence sont les conséquences d’un mode de production qui privilégie la recherche de profit. Nous sommes face à une crise anthropologique profonde : la négation du primat de l’être humain. L’erreur, écrit le pape dans ses deux encycliques, est de faire de l’individualisme le principe d’organisation de la société. Changer de direction, transformer le système économique, devient urgent, mais encore faut-il savoir sur quels principes nouveaux nous voulons vivre. Nous y reviendrons plus loin dans le texte. François le crie haut et fort aux participants de la IIe Rencontre mondiale des mouvements populaires : pour répondre « aux cris de la terre » et « aux cris du peuple », « nous avons besoin d’un changement et nous le voulons ! ». Parmi les individus, croyants et non-croyants, il y a ceux qui soutiennent ce système ou tentent de s’y adapter et ceux qui, tout en le subissant, ne s’y plient pas. C’est vers ceux-là, ceux qui résistent, que le pape veut avant tout porter son message. Sa volonté est de redonner sens à leur engagement. Le salut de l’humanité ne peut être que collectif, « ou bien on se sauve tous ou bien personne ne se sauve », par conséquent la fraternité et l’amitié sociale sont les éléments essentiels pour réunir la « famille humaine » et retisser du lien. Il confie aux mouvements populaires le rôle d’éclairer cette voie de transformations et les encourage à se faire entendre, car il est temps, dit-il, que « Le peuple redevienne un sujet de sa propre histoire et se rassemble. ». Depuis son élection au Vatican, il organise chaque année une rencontre mondiale avec les mouvements populaires. Sont invités près d’une centaine de responsables d’organisations, mais ce sont d’abord celles et ceux qui agissent sur le terrain que le pape cherche à rencontrer : les exclus, les exploités, les victimes d’injustices au travail, les acteurs des quartiers périphériques… Ce sont eux, dit-il, les « semeurs d’un nouvel avenir, les promoteurs du changement dont nous avons besoin ». Ils agissent « en bas » au plus près des populations concernées avec une riche pratique de solidarité, de fraternité, de rassemblement et de luttes. Il les appelle à ne pas sous-estimer leur capacité à promouvoir des alternatives, car « l’avenir de l’humanité est, dans une grande mesure, dans (leurs) mains » parce que les « grandes transformations ne se sont pas produites dans les bureaux ». Il les incite aussi à guider la jeunesse pour faire grandir l’utopie et lui donner la force de surmonter les obstacles. La mission confiée aux mouvements populaires va bien au-delà d’un simple ravalement superficiel du système : « le but n’est pas de partager les miettes de notre table, mais à cette table de faire une place à chacun » pour que chacun retrouve sa dignité. Des priorités… La crise et ses répercussions dans tous les domaines de la vie provoquent des situations difficiles pour une grande majorité des habitants de ce monde. Des discriminations aggravées par la pandémie. S’il est indispensable, nous dit le pape, de trouver un « traitement à un virus petit mais terrible, qui met à genoux le monde entier », il y a urgence à soigner un plus grand virus, celui de l’injustice sociale, de l’inégalité, de la marginalisation et du manque de protection des plus faibles, et « quel scandale cela serait si toute l’assistance économique que nous observons – dont la majorité est issue de l’argent public – était concentrée à sauver les industries qui ne contribuent pas à l’inclusion des exclus, à la promotion des derniers, au bien commun ». La pandémie montre d’un jour nouveau le mauvais état de santé des structures de la société et du monde. « Quand l’obsession de posséder et de dominer exclut des millions de personnes des biens primaires ; quand l’inégalité économique et technologique est telle qu’elle déchire le tissu social ; et quand la dépendance vis-à-vis d’un progrès matériel illimité menace la maison commune, alors nous ne pouvons pas rester impassibles. » Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière qui peut nous conduire vers le pire ou nous laisser entrevoir la possibilité de construire quelque chose de différent. Dans cette période où le nouveau frappe à la porte, la réaffirmation et le renouvellement des appareils conceptuels deviennent nécessaire pour l’évêque de Rome. Sans en chercher l’exhaustivité, pointons ici quelques-unes des pistes de réflexion qu’il égraine au fil de ses interventions. L’entreprise : le droit à la liberté d’entreprendre ne peut se trouver au-dessus des droits des peuples et de l’environnement. De nouveaux critères sont devenus indispensables pour leur fonctionnement. La propriété : le droit la propriété privée ne peut être un droit naturel mais relève d’une fonction sociale destinée au bien commun. Au moment où les inégalités sociales explosent, il n’est que justice que la propriété soit partagée puisqu’elle est le résultat du travail des femmes et des hommes. « Le développement ne peut pas être orienté vers l’accumulation au bénéfice de quelques-uns, mais doit assurer les droits humains […] y compris les droits des nations et des peuples. » La coopération internationale : il faut réfléchir à un nouvel ordre juridique, politique et économique mondial orienté vers le développement solidaire de tous les peuples, notamment les plus pauvres, en leur donnant une voix opérante dans les décisions communes. Les femmes : elles ont une approche nouvelle de la société qui ouvre une perspective dont le monde a besoin pour faire face aux défis d’aujourd’hui. C’est le sens qu’il donne en favorisant – timidement de l’avis de certains – l’accès aux femmes à de plus grandes responsabilités dans l’Église. La politique : elle ne doit se soumettre ni à l’économie ni aux diktats des technocrates qui entravent la marche du monde. Raison sans doute pour laquelle elle est dépréciée, note François, qui appelle à la réhabiliter. Sa conception d’une bonne politique, c’est celle capable de réformer les institutions, de coordonner, d’améliorer les pratiques « qui permettent de vaincre les pressions et les inerties vicieuses. » Dans ces moments difficiles, la politique doit œuvrer pour le bien commun et devenir ainsi « une des formes les plus précieuses de la charité », une charité sociale qui agit sur les structures de la société. Le personnel politique : nous avons besoin d’hommes et de femmes politiques qui ouvrent de nouvelles voies pour que le peuple puisse s’organiser et s’exprimer. Qui servent le peuple au lieu de s’en servir et portent en eux l’odeur des quartiers qu’ils représentent. La stratégie : c’est par un débordement de l’état de choses existant que s’opéreront les changements, à l’image d’un petit cours d’eau qui grossit et devient un fleuve capable de tout bousculer sur son passage. La fraternité et l’amitié sociale : elles sont les nouvelles frontières entre ceux qui veulent soumettre les individus en leur prônant l’individualisme et l’indifférence et ceux qui s’opposent radicalement à cette logique et font de la personne humaine le moteur de l’histoire. Les migrations : elles doivent être reconnues comme un élément fondamental de l’avenir du monde, les étrangers dans le besoin ne doivent pas être rejetés, mais accueillis selon les possibilités de chaque pays. François réaffirme dans le même temps l’urgence de créer les conditions pour que chacun puisse vivre sur sa terre. La paix : on affronte aujourd’hui une « guerre mondiale par morceaux » qui se répercute sur la scène mondiale. La guerre répond à un calcul lié à des intérêts particuliers et à un manque de vision d’avenir. La paix ne peut-être fondée sur la menace d’une destruction réciproque. L’objectif de l’élimination totale des armes nucléaires devient un impératif moral et humanitaire. Avec l’économie financière réalisée sur le commerce des armes, le pape propose de créer un fonds mondial pour éradiquer la misère. Une contribution Un avenir meilleur se bâtira à la faveur d’un long processus de débordement. Pour François, cette construction commence dès maintenant et il veut y apporter sa contribution. Non avec un programme politique, ce qui n’est pas la vocation de l’Église, mais à partir de pistes de réflexion articulées autour des trois « T » : « Terre, Toit, Travail ». Une façon de rappeler quelques urgences et de souligner la cohérence des actions engagées par les mouvements populaires. Quelques morceaux choisis : « La Terre » : les biens et les ressources de la terre sont destinés à tous, l’air frais, l’eau propre et une alimentation équilibrée sont essentiels pour le bien être de tous. L’accès universel à ces biens est au cœur de notre avenir. Les modalités suggérées dans Laudato si’ sont rappelées : passer des combustibles fossiles au renouvelable, changer nos conceptions de la valeur et du progrès en tenant compte de l’impact des entreprises sur l’environnement, examiner l’impact des méthodes industrielles sur l’environnement et de l’agrobusiness sur le petit agriculteur, ouvrir davantage la terre aux petits exploitants qui produisent pour la consommation locale, atteindre les objectifs de développement durable des Nations unies pour 2030… « Le Toit » : cette notion est utilisée au sens de la maison commune. Il propose d’humaniser les espaces urbains : multiplier les espaces communs et les espaces verts, assurer un logement digne et familial pour tous, développer les transports publics de qualité pour réduire la pollution et assurer la rapidité et la sécurité des déplacements, développer des politiques sociales intégrant les zones périphériques des villes… Ces efforts doivent être menés à partir des acteurs locaux aidés par l’État. Ces mesures sociales permettraient d’encourager la protection de l’environnement. « Le Travail » : un droit et un devoir pour toutes et tous. Bien plus qu’un moyen de gagner de l’argent, il offre à chacun la possibilité de s’exprimer et de contribuer au bien commun. Trop souvent nous faisons fausse route, précise le pape, les travailleurs sont traités comme des éléments sacrifiables tandis que les actionnaires font la pluie et le beau temps. Il appelle à élargir la définition de la valeur travail comme s’occuper d’un parent, être mère à plein temps, ou bénévole dans un projet social, est un travail même s’il n’est pas rétribué. Il propose d’explorer le revenu de base universel (RBU) comme moyen de faciliter la mobilité ou de refuser les emplois qui enferment dans la pauvreté ou encore de permettre d’associer salaire et temps consacré à la collectivité. Il devient également urgent d’explorer l’idée de travailler moins. Quelle alternative au système actuel ? Le monde vit des temps incertains où peut s’imposer le pire comme le meilleur. Ou ce système mondialisé de l’argent-roi poursuit et aggrave ses nuisances économiques et sociales ou l’aspiration des peuples et de la planète à « bien vivre » s’impose. Dans ce contexte, questionnements et propositions d’avenir de l’humanité deviennent l’enjeu du débat. Dans la préface du livre du pape François, Un temps pour changer, le père Benoist de Sinety s’interroge : « Et si le temps nous était donné de réfléchir à ce monde, non pas en subissant ce qui nous est demandé de vivre, mais en choisissant la manière dont nous voulons l’habiter et y demeurer […] n’y a-t-il pas d’autres alternatives au système actuel ? ». La question taraude l’évêque de Rome au point d’en devenir le fil conducteur de ses interventions. Ses réponses se construisent à la lecture de l’Évangile comme d’autres nourrissent leur volonté de changement à partir de leurs propres outils conceptuels. Nous sommes à un changement d’époque et cela place les catholiques et l’Église devant des responsabilités nouvelles, rappelle le pape. Les orientations sont affichées : il est urgent de changer de logique, les demi-mesures ne suffisent plus, il faut résister et lutter contre les méfaits du système financier, les catholiques sont appelés à s’y engager et à entretenir des relations de proximité avec les populations… Une prise de position qui prend de la distance avec la conception ancienne de l’Église catholique qui se voulait proche de la bourgeoisie capitaliste et des logiques financières. Est-ce pour cette raison qu’il est souvent accusé, par ses opposants, d’être un communiste ? Les réflexions de François font écho aux problématiques posées aux forces de progrès. L’ambition est d’ouvrir des perspectives nouvelles aux peuples. Dès lors, qu’il soit croyant ou non, chacun doit trouver sa place dans ces débats et ces combats pour édifier une nouvelle civilisation. Juin 2021 L’Église est dans la tourmente.
EXHORTATION L’Église est dans la tourmente.# La crise qu’elle traverse montre ses difficultés à être audible dans ce monde du xxie siècle. Une situation à laquelle s’ajoutent des problèmes liés à l’organisation interne de l’institution. Son type de fonctionnement vertical, patriarcal et centralisé est remis en cause depuis plusieurs années par les catholiques eux-mêmes qui désirent prendre part aux décisions. L’équilibre des pouvoirs entre clercs et laïcs, la place des femmes dans l’institution, la morale sexuelle, le mariage des prêtres… sont autant de questions qui nourrissent leur agacement et les besoins de débat. Les nombreux cas d’abus sexuels rendus publics renforcent cette exigence de réforme. Le nom de François que porte Jorge Mario Bergoglio pour son pontificat, en référence à saint François d’Assise, est tout un symbole. Il représente à la fois le parcours d’une vie de pauvreté et l’appel à une mission confiée par Dieu : « répare » la maison, car « elle tombe en ruine ». François d’Assise révolutionnait l’Église catholique de son temps. François est aujourd’hui face à ces mêmes défis, construire une Église pour le xxie siècle, qui soit pauvre et agisse avec les pauvres. Ses huit années de pontificat ont démontré son engagement et sa détermination à proposer de nouvelles orientations. Mais « faire des réformes à Rome, c’est comme nettoyer le Sphinx avec une brosse à dents ,» devait-il souligner lors des ses vœux à la curie en décembre 2017. Autant dire que ses objectifs s’inscrivent sur le long terme. Changer de logiciel culturel, s’attaquer à la mainmise des clercs sur le pouvoir ecclésial, insuffler une logique de service pour le peuple de Dieu et l’institution…, cela demande du temps, surtout lorsque ce chemin est semé d’obstacles. François est durement contesté par un entourage institutionnel (administration vaticane…) et un « corps épiscopal » majoritairement conservateur qui ne sont pas prêts à concéder ses pouvoirs au nom de l’évangile. C’est là le drame de l’Église actuelle… et aussi le drame de François. Au point que sur certaines questions (statut du sacerdoce, promotion de la femme, éthique et sexualité…), ses positions ne sont pas toujours claires et créent de l’impatience parmi ceux qui lui sont proches. Confrontés aux peurs et aux difficultés, des catholiques préfèrent se replier dans une pensée rigide et avoir le sentiment d’une plus grande protection tandis que des ecclésiastiques se lancent dans la critique de l’action du pape François qu’ils accusent de s’être abandonné à la modernité et de conduire l’Église à sa perte. Mais, réagit l’évêque de Rome, leur conduite fait référence à un monde qui n’existe plus, ils « restent au balcon tandis que la vie réelle se passe en dessous. » « Les schémas de pensée et les a priori que nous utilisons pour naviguer dans le monde ne sont plus efficaces. » et ne permettent pas à l’Église de trouver sa place. Deux changements lui semblent décisifs : l’évolution des mentalités du peuple de Dieu et la contribution de l’Église aux actions pour la justice et la construction d’un monde meilleur. La communication papale est devenue un axe central pour en faire prendre conscience. Tous les canaux sont mis au service du dialogue avec « les personnes de bonne volonté », qu’elles soient croyantes ou non : exhortation, encycliques, discours, lettres, interviews, rencontres avec les populations, livres… Ses idées, souvent reprises seulement en partie par les médias, ne donnent pas à voir leur cohérence. Pourtant elles ne doivent rien au hasard, sa démarche est construite. Cet article n’a d’autre prétention que d’essayer de saisir les schémas de pensée du pape François au fil de ses écrits et de ses discours pour les remettre en perspective. Un cadre de réflexion… Quelques mois après son élection, le pape François signe l’exhortation apostolique Evangelii gaudium (la joie de l’Évangile) où il présente aux catholiques ses projets pour l’Église. Les enjeux et les difficultés rencontrées sont analysés sans aucune concession. L’intention est de provoquer un électrochoc chez les catholiques et de les conduire à s’engager vers une nouvelle phase de mise en œuvre du concile Vatican II (1962-1965). Convoqué par Jean XXIII, ce concile eut dans le monde un retentissement considérable. Son « aggiornamento » et les réformes qu’il préconisait ont placé l’institution sur la voie de profondes transformations. L’Église ouvrait enfin ses « portes » sur les réalités du monde. François l’interprète comme la volonté de relire l’Évangile dans une situation historique concrète et juge que la démarche conciliaire est « absolument irréversible ». Ces transformations demandent encore du temps pour s’exprimer complètement, car, précise-il, « il faut un siècle pour qu’un concile entre dans la vie et nous n’en sommes qu’à la moitié ». Deux autres éléments importants structurent la pensée du pape. L’exhortation apostolique Evangelli nuntiandi, publiée en décembre 1975 par Paul VI, se consacre à l’évangélisation dans le monde. L’intérêt de ce texte réside dans l’actualisation des travaux du concile Vatican II, tenu dix ans plus tôt. Montrant le lien entre l’évolution du monde et les conditions d’évangélisation, Paul VI fait de l’annonce de l’Évangile l’axe fondamental de la mission de l’Église. Le document d’Aparecida publié en 2007 est le second pilier. Aparecida est le nom de la ville brésilienne où s’est réunie la conférence des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes. Jorge Bergoglio a pris une part active à ces travaux. Rappelons que, depuis le concile, l’Église latino-américaine cherche sa voie. Soumise jusqu’alors aux conceptions d’un catholicisme européen, ces Églises entendent désormais exprimer leur foi dans les réalités continentales. Cela ne va pas sans débats ni résistances au sein du Celam (Conférence épiscopale latino-américaine). La conférence de Medellin (Colombie), en 1968, avait vu les évêques latino-américains exprimer clairement leur soutien aux réformes de Vatican II. Pour la première fois on y parlait de l’option préférentielle pour les pauvres, de la théologie de la libération et des communautés ecclésiales de base (Ceb). La méthode d’analyse « Voir-Juger-Agir » imaginée et appliquée par la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) était adoptée : voir la réalité du terrain, discerner et juger les moyens d’intervention, puis agir sur la base de réponses pastorales adaptées. Medellin se révèle être une étape importante dans la transformation de l’Église d’Amérique latine. Luttes pour la justice dans les sociétés et changements structurels dans l’Église deviennent les fondements de la mission d’évangélisation. Pourtant, durant plusieurs décennies, avec l’appui de Rome, ces avancées seront bloquées par les prélats les plus réactionnaires. C’est seulement en 2007, lors de la conférence d’Aparecida, que l’Église catholique d’Amérique latine reprend le chemin du renouveau et confirme, en les actualisant, les décisions prises à Medellin. Faire évoluer les mentalités Modifier le logiciel culturel des catholiques est l’une de ses premières préoccupations « ce qui nous arrive en ce moment nous met devant l’urgence d’avancer dans une révolution culturelle courageuse ». Dans un livre publié fin décembre 2020, François relate la volonté de Jésus de rejeter la mentalité des élites religieuses qui s’appropriaient la loi et la tradition et leur permettaient de juger et de contrôler celles et ceux qui ne leur ressemblaient pas. Il en conclut que cette façon de faire les éloignait du peuple. C’est pour se rapprocher des plus pauvres et aller en priorité vers eux que les catholiques sont aujourd’hui encouragés à changer de comportement. Mais changer un comportement qui s’est progressivement construit au cours des siècles n’est pas chose aisée et le « on a toujours fait ainsi » freine les bonnes volontés. Un bref retour dans l’histoire montre que l’autorité et la verticalité du pouvoir ont toujours imprégné le principe d’organisation de l’Église catholique (et la mentalité des fidèles) : une autorité absolue et monarchique avec au sommet le souverain pontife. C’est à l’époque de Constantin et au cours des ive et ve siècles que l’Église choisit ce modèle d’administration. Le concile de Latran consolidera ce pouvoir d’autorité et la réforme dite « grégorienne » décrète la suprématie du pouvoir sacré des clercs sur les laïcs. L’expérience montre que ce cléricalisme, dénoncé aujourd’hui, sera facteur de difficultés pour l’Église. De concile en concile, le pouvoir monarchique de Rome et des clercs s’est imposé toujours plus fermement. La centralisation atteindra le « sommet » lors du concile Vatican I en 1870 qui prononce « l’infaillibilité » du pape et place le fonctionnement de l’Église sous sa seule autorité. Non sans humour, Jean XXIII, prenant ses distances avec cette notion, disait : « Oui, le pape est infaillible lorsqu’il parle “ex cathedra”. C’est pourquoi je ne parle jamais “ex cathedra” ! » À l’exception de la période de réception de Vatican II (1962-1965), aucun souverain pontife n’a tenté de remettre en cause cette centralisation abusive du pouvoir. « Toute l’histoire de cette Église, écrivait Yves Congar dans son journal rédigé lors des travaux du concile, c’est celle des entreprises poursuivies par tous les moyens à longueur des siècles par lesquelles la papauté d’alors a usurpé la place de l’Ecclesia des évêques. » Pour « réparer la maison », François se doit d’opérer ce renversement culturel apte à redonner aux catholiques le dynamisme et la proximité que connaissaient les premières communautés chrétiennes. Cette mission confiée aux chrétiens et à l’Église catholique a besoin, pour être opérante, de s’adosser à une liberté de réflexion et d’action. Les discours fournis clé en main par l’institution religieuse ne sont plus à l’ordre du jour. Certains commentateurs voient dans ce changement de cap un « virage à 180 degrés », ou une « révolution copernicienne ». Peu importe l’appréciation portée, l’idée de l’évêque de Rome est de retrouver un peuple de Dieu agissant en acteur de « terrain » et moins sensible aux pesanteurs institutionnelles. François reprend souvent l’image de l’Église qu’il souhaite : en « sortie vers les périphéries », capable de prodiguer des soins à la société et aux êtres humains comme « un hôpital de campagne ». C’est le refus de « l’entre soi » et un appel aux catholiques à décentrer leur regard vers celles et ceux qui ne croient pas ou ne croient plus. Une pastorale de la responsabilité Dans Lumen fidei, François précise les fondements de cette mission évangélisatrice. La foi « n’éclaire pas seulement l’intérieur de l’Église et ne sert pas seulement à construire une cité éternelle dans l’au-delà, elle nous aide aussi à édifier nos sociétés afin que nous marchions vers un avenir plein d’espérance. » Une perspective qui, loin des discours de résignation et de fatalité, veut « donner un nouvel élan et de nouvelles forces à la vie quotidienne ». Dans les sociétés d’aujourd’hui, de plus en plus sécularisées, où Dieu n’a plus la cote, il n’y a aucun sens à parler de Dieu sans articuler ce dialogue aux réalités des conditions d’existence de l’homme. À l’image des premiers chrétiens, les catholiques et les pasteurs sont invités à vivre leur foi en Dieu et en Jésus-Christ dans une annonce de l’Évangile davantage articulée à la construction d’un monde meilleur où règnent la justice, la paix, la fraternité. Cette mutation qualitative de la foi s’élabore et prend corps dans les réalités vécues par les chrétiens eux-mêmes. Les rapports d’exploitation et de domination construits au cours des siècles sont davantage perçus par une majorité d’entre eux comme responsables du malheur des êtres humains. Ils partagent avec les milieux populaires la même colère et la même aspiration à vivre autrement. Cette évolution avait été repérée en son temps par Jean XXIII. Lors de son discours d’ouverture au concile Vatican II, il remarquait déjà que la compréhension de la tradition évangélique évoluait avec la connaissance du monde « Ce n’est pas l’Évangile qui a changé, disait-il, c’est nous qui le comprenons mieux. » L’Évangile se voit davantage aujourd’hui comme un horizon d’humanisation et d’émancipation du monde et non plus uniquement comme une démarche de conversion à la religion. Un débat qui n’a cessé d’habiter les croyants depuis les années 1960. Le théologien Joseph Moingt, récemment décédé, considérait que les paroles contenues dans l’Évangile venaient de Jésus et à les examiner de près, écrivait-il, « nous n’y trouvons pas beaucoup de religion ». Le pape veut progresser vers une pratique pastorale annonçant l’Évangile, mais différenciée des dogmes et des codes religieux. « Une pastorale missionnaire, souligne le pontife, n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrine à imposer avec insistance. » Trouver ce nouvel équilibre est indispensable sinon, dit-il, « l’édifice moral de l’Église risque lui aussi de s’écrouler comme un château de cartes. » Une approche qui rejoint celle de nombreux fidèles engagés dans les milieux associatifs, mais qui provoque chez d’autres beaucoup de réticence, notamment parmi ceux qui attendaient “confortablement” que tout leur tombe du ciel. Ces derniers préfèrent « une vie privée confortable renoncent [à la] dimension sociale de l’Évangile », constate François. Impliquer les catholiques dans une relation de proximité, leur permettre d’être acteurs et décideurs sur le terrain oblige Rome à revoir sa façon de gouverner. La synodalité, terme qui n’est pas nouveau dans le langage ecclésial, prend dans cette perspective un sens nouveau. François en donne l’image d’une pyramide inversée. Le sommet, la partie la plus large, représente le peuple de Dieu, en bas à la pointe de la pyramide se situe le pontife dont la tâche essentielle est d’assurer l’unité de l’Église universelle. François le souligne constamment, il est un baptisé au milieu des baptisés et un évêque au milieu des évêques. Selon sa conception, fidèles, collège épiscopal, évêque de Rome doivent, par l’autorité que leur donne le baptême, devenir des coauteurs des choix de l’Église. Il appartient au synode des évêques d’être le récepteur de ce brassage d’idées. Le terme de synodalité vient du grec syn-odos, qui peut se traduire par « marcher ensemble », et les synodes qui se sont réunis depuis 2015 sur les problématiques de la famille, de la jeunesse et de l’Amazonie ont été l’occasion de mettre en pratique cette nouvelle façon de travailler. François fait de la synodalité la colonne vertébrale de son projet, elle est à la fois le but des transformations de l’Église et également le moyen de mettre en mouvement les catholiques dans une « pastorale de la responsabilité ». Un chemin… Avec l’exhortation Evangelii Gauduim (La joie de l’Évangile) publiée en novembre 2013, François précise le sens de son pontificat et envoie un message aux catholiques qui sont en attente de mesures fortes. Ce document a une double caractéristique : le changement de ton dans la perception des enjeux économiques, sociaux, culturels, religieux et son niveau d’exigence dans la recherche de nouveaux chemins pour l’Église. Aborder ces enjeux est une question primordiale à ses yeux, car, « si cette dimension n’est pas clairement prise en compte, on court le risque de défigurer le sens authentique et intégral de la mission d’évangélisation. » Le raisonnement s’appuie sur l’idée que si les transformations sociales et ecclésiales vont de pair, ce sont bien les pratiques pastorales qui apporteront les modifications nécessaires aux structures d’organisation de l’Église. L’heure n’est donc plus pour les prélats à se focaliser sur les controverses internes, les différents doctrinaux ou l’élaboration de plans de carrière, mais d’aller au contact du peuple pour le soigner. Une Église « accidentée, blessée et sale pour être en sortie dans la rue » est préférable à une Eglise tournée vers elle-même, répète régulièrement le pape. Persuadé que se joue, en ce début de siècle, l’avenir de l’humanité, il pointe, selon sa méthode de réflexion « Voir-Juger-Agir », les responsabilités du néolibéralisme et dénonce le fonctionnement du système économique : « il est injuste à la racine », « c’est une économie qui tue » parce que c’est la recherche du profit qui prévaut. « Un marché divinisé » qui engendre « quelque chose de nouveau », les exclus ne sont pas seulement des exploités « mais des déchets, des restes ». « Nous sommes appelés à prendre soin de la fragilité du peuple et du monde dans lequel nous vivons ». Dans ce contexte, l’Église « ne peut ni ne doit rester à l’écart de la lutte pour la justice ». La priorité donnée aux pauvres s’impose, car, « tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres… les problèmes du monde ne seront pas résolus ». L’option préférentielle pour les pauvres est sa théologie. Une pratique fondamentale à l’image d’un Dieu et du Christ qui se font pauvres pour aider les pauvres. Cette approche prend une résonnance toute particulière aujourd’hui : « La raison de résoudre les causes structurelles de la pauvreté ne peut attendre », non seulement pour obtenir rapidement un soulagement aux difficultés d’existence, mais aussi pour refuser la loi du profit qui fragilise la société et conduit inévitablement vers de nouvelles crises. Une société de paix, de justice et de fraternité est au cœur de l’engagement chrétien parce qu’« une foi authentique implique toujours un profond désir de changer le monde ». « La terre est notre maison commune » et, bien que la justice et l’organisation de l’État soient de la responsabilité du politique, l’Église ne peut ignorer l’ampleur des difficultés vécues par les peuples. L’écoute du cri des pauvres, des périphéries, des populations qui sont « sans terre, sans toit, sans pain, sans santé, lésées dans leurs droits », c’est le mandat confié aux catholiques. Refuser de se préoccuper de ces questions fait « [courir] le risque de la dissolution » et de ne porter que des discours creux. Dans cette réflexion, les questions de la paix (paix sociale et paix entre les peuples) occupent une large place. La paix sociale ne sert pas à masquer ou à accompagner l’injustice sociale. Les revendications et les luttes qui s’engagent pour les droits humains ne doivent « pas être étouffées ». La paix entre les peuples n’est pas non plus qu’une seule absence de guerre. Cette paix se construit jour après jour dans la poursuite d’un nouvel ordre mondial régi par la justice et la coopération et où les différences s’harmonisent dans un projet commun. L’exhortation apostolique note au paragraphe 241 : « Dans le dialogue avec l’État et avec la société, l’Église n’a pas de solutions pour toutes les questions particulières. Mais ensemble, avec les diverses forces sociales, elle accompagne les propositions qui peuvent répondre le mieux à la dignité de la personne humaine et au bien commun. » Repenser un projet Bien que publiées à cinq ans d’intervalle, les encycliques Laudato si’ et Frateli tutti se trouvent intimement liées. Elles apparaissent clairement comme la base d’un projet de réformes où se dessinent de nouveaux possibles en réponse aux préoccupations sociales. Ces textes, d’une certaine radicalité, dressent un constat sans appel : les dommages causés à l’environnement et l’aggravation des conditions sociales d’existence sont les conséquences d’un mode de production qui privilégie la recherche de profit. Nous sommes face à une crise anthropologique profonde : la négation du primat de l’être humain. L’erreur, écrit le pape dans ses deux encycliques, est de faire de l’individualisme le principe d’organisation de la société. Changer de direction, transformer le système économique, devient urgent, mais encore faut-il savoir sur quels principes nouveaux nous voulons vivre. Nous y reviendrons plus loin dans le texte. François le crie haut et fort aux participants de la IIe Rencontre mondiale des mouvements populaires : pour répondre « aux cris de la terre » et « aux cris du peuple », « nous avons besoin d’un changement et nous le voulons ! ». Parmi les individus, croyants et non-croyants, il y a ceux qui soutiennent ce système ou tentent de s’y adapter et ceux qui, tout en le subissant, ne s’y plient pas. C’est vers ceux-là, ceux qui résistent, que le pape veut avant tout porter son message. Sa volonté est de redonner sens à leur engagement. Le salut de l’humanité ne peut être que collectif, « ou bien on se sauve tous ou bien personne ne se sauve », par conséquent la fraternité et l’amitié sociale sont les éléments essentiels pour réunir la « famille humaine » et retisser du lien. Il confie aux mouvements populaires le rôle d’éclairer cette voie de transformations et les encourage à se faire entendre, car il est temps, dit-il, que « Le peuple redevienne un sujet de sa propre histoire et se rassemble. ». Depuis son élection au Vatican, il organise chaque année une rencontre mondiale avec les mouvements populaires. Sont invités près d’une centaine de responsables d’organisations, mais ce sont d’abord celles et ceux qui agissent sur le terrain que le pape cherche à rencontrer : les exclus, les exploités, les victimes d’injustices au travail, les acteurs des quartiers périphériques… Ce sont eux, dit-il, les « semeurs d’un nouvel avenir, les promoteurs du changement dont nous avons besoin ». Ils agissent « en bas » au plus près des populations concernées avec une riche pratique de solidarité, de fraternité, de rassemblement et de luttes. Il les appelle à ne pas sous-estimer leur capacité à promouvoir des alternatives, car « l’avenir de l’humanité est, dans une grande mesure, dans (leurs) mains » parce que les « grandes transformations ne se sont pas produites dans les bureaux ». Il les incite aussi à guider la jeunesse pour faire grandir l’utopie et lui donner la force de surmonter les obstacles. La mission confiée aux mouvements populaires va bien au-delà d’un simple ravalement superficiel du système : « le but n’est pas de partager les miettes de notre table, mais à cette table de faire une place à chacun » pour que chacun retrouve sa dignité. Des priorités… La crise et ses répercussions dans tous les domaines de la vie provoquent des situations difficiles pour une grande majorité des habitants de ce monde. Des discriminations aggravées par la pandémie. S’il est indispensable, nous dit le pape, de trouver un « traitement à un virus petit mais terrible, qui met à genoux le monde entier », il y a urgence à soigner un plus grand virus, celui de l’injustice sociale, de l’inégalité, de la marginalisation et du manque de protection des plus faibles, et « quel scandale cela serait si toute l’assistance économique que nous observons – dont la majorité est issue de l’argent public – était concentrée à sauver les industries qui ne contribuent pas à l’inclusion des exclus, à la promotion des derniers, au bien commun ». La pandémie montre d’un jour nouveau le mauvais état de santé des structures de la société et du monde. « Quand l’obsession de posséder et de dominer exclut des millions de personnes des biens primaires ; quand l’inégalité économique et technologique est telle qu’elle déchire le tissu social ; et quand la dépendance vis-à-vis d’un progrès matériel illimité menace la maison commune, alors nous ne pouvons pas rester impassibles. » Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière qui peut nous conduire vers le pire ou nous laisser entrevoir la possibilité de construire quelque chose de différent. Dans cette période où le nouveau frappe à la porte, la réaffirmation et le renouvellement des appareils conceptuels deviennent nécessaire pour l’évêque de Rome. Sans en chercher l’exhaustivité, pointons ici quelques-unes des pistes de réflexion qu’il égraine au fil de ses interventions. L’entreprise : le droit à la liberté d’entreprendre ne peut se trouver au-dessus des droits des peuples et de l’environnement. De nouveaux critères sont devenus indispensables pour leur fonctionnement. La propriété : le droit la propriété privée ne peut être un droit naturel mais relève d’une fonction sociale destinée au bien commun. Au moment où les inégalités sociales explosent, il n’est que justice que la propriété soit partagée puisqu’elle est le résultat du travail des femmes et des hommes. « Le développement ne peut pas être orienté vers l’accumulation au bénéfice de quelques-uns, mais doit assurer les droits humains […] y compris les droits des nations et des peuples. » La coopération internationale : il faut réfléchir à un nouvel ordre juridique, politique et économique mondial orienté vers le développement solidaire de tous les peuples, notamment les plus pauvres, en leur donnant une voix opérante dans les décisions communes. Les femmes : elles ont une approche nouvelle de la société qui ouvre une perspective dont le monde a besoin pour faire face aux défis d’aujourd’hui. C’est le sens qu’il donne en favorisant – timidement de l’avis de certains – l’accès aux femmes à de plus grandes responsabilités dans l’Église. La politique : elle ne doit se soumettre ni à l’économie ni aux diktats des technocrates qui entravent la marche du monde. Raison sans doute pour laquelle elle est dépréciée, note François, qui appelle à la réhabiliter. Sa conception d’une bonne politique, c’est celle capable de réformer les institutions, de coordonner, d’améliorer les pratiques « qui permettent de vaincre les pressions et les inerties vicieuses. » Dans ces moments difficiles, la politique doit œuvrer pour le bien commun et devenir ainsi « une des formes les plus précieuses de la charité », une charité sociale qui agit sur les structures de la société. Le personnel politique : nous avons besoin d’hommes et de femmes politiques qui ouvrent de nouvelles voies pour que le peuple puisse s’organiser et s’exprimer. Qui servent le peuple au lieu de s’en servir et portent en eux l’odeur des quartiers qu’ils représentent. La stratégie : c’est par un débordement de l’état de choses existant que s’opéreront les changements, à l’image d’un petit cours d’eau qui grossit et devient un fleuve capable de tout bousculer sur son passage. La fraternité et l’amitié sociale : elles sont les nouvelles frontières entre ceux qui veulent soumettre les individus en leur prônant l’individualisme et l’indifférence et ceux qui s’opposent radicalement à cette logique et font de la personne humaine le moteur de l’histoire. Les migrations : elles doivent être reconnues comme un élément fondamental de l’avenir du monde, les étrangers dans le besoin ne doivent pas être rejetés, mais accueillis selon les possibilités de chaque pays. François réaffirme dans le même temps l’urgence de créer les conditions pour que chacun puisse vivre sur sa terre. La paix : on affronte aujourd’hui une « guerre mondiale par morceaux » qui se répercute sur la scène mondiale. La guerre répond à un calcul lié à des intérêts particuliers et à un manque de vision d’avenir. La paix ne peut-être fondée sur la menace d’une destruction réciproque. L’objectif de l’élimination totale des armes nucléaires devient un impératif moral et humanitaire. Avec l’économie financière réalisée sur le commerce des armes, le pape propose de créer un fonds mondial pour éradiquer la misère. Une contribution Un avenir meilleur se bâtira à la faveur d’un long processus de débordement. Pour François, cette construction commence dès maintenant et il veut y apporter sa contribution. Non avec un programme politique, ce qui n’est pas la vocation de l’Église, mais à partir de pistes de réflexion articulées autour des trois « T » : « Terre, Toit, Travail ». Une façon de rappeler quelques urgences et de souligner la cohérence des actions engagées par les mouvements populaires. Quelques morceaux choisis : « La Terre » : les biens et les ressources de la terre sont destinés à tous, l’air frais, l’eau propre et une alimentation équilibrée sont essentiels pour le bien être de tous. L’accès universel à ces biens est au cœur de notre avenir. Les modalités suggérées dans Laudato si’ sont rappelées : passer des combustibles fossiles au renouvelable, changer nos conceptions de la valeur et du progrès en tenant compte de l’impact des entreprises sur l’environnement, examiner l’impact des méthodes industrielles sur l’environnement et de l’agrobusiness sur le petit agriculteur, ouvrir davantage la terre aux petits exploitants qui produisent pour la consommation locale, atteindre les objectifs de développement durable des Nations unies pour 2030… « Le Toit » : cette notion est utilisée au sens de la maison commune. Il propose d’humaniser les espaces urbains : multiplier les espaces communs et les espaces verts, assurer un logement digne et familial pour tous, développer les transports publics de qualité pour réduire la pollution et assurer la rapidité et la sécurité des déplacements, développer des politiques sociales intégrant les zones périphériques des villes… Ces efforts doivent être menés à partir des acteurs locaux aidés par l’État. Ces mesures sociales permettraient d’encourager la protection de l’environnement. « Le Travail » : un droit et un devoir pour toutes et tous. Bien plus qu’un moyen de gagner de l’argent, il offre à chacun la possibilité de s’exprimer et de contribuer au bien commun. Trop souvent nous faisons fausse route, précise le pape, les travailleurs sont traités comme des éléments sacrifiables tandis que les actionnaires font la pluie et le beau temps. Il appelle à élargir la définition de la valeur travail comme s’occuper d’un parent, être mère à plein temps, ou bénévole dans un projet social, est un travail même s’il n’est pas rétribué. Il propose d’explorer le revenu de base universel (RBU) comme moyen de faciliter la mobilité ou de refuser les emplois qui enferment dans la pauvreté ou encore de permettre d’associer salaire et temps consacré à la collectivité. Il devient également urgent d’explorer l’idée de travailler moins. Quelle alternative au système actuel ? Le monde vit des temps incertains où peut s’imposer le pire comme le meilleur. Ou ce système mondialisé de l’argent-roi poursuit et aggrave ses nuisances économiques et sociales ou l’aspiration des peuples et de la planète à « bien vivre » s’impose. Dans ce contexte, questionnements et propositions d’avenir de l’humanité deviennent l’enjeu du débat. Dans la préface du livre du pape François, Un temps pour changer, le père Benoist de Sinety s’interroge : « Et si le temps nous était donné de réfléchir à ce monde, non pas en subissant ce qui nous est demandé de vivre, mais en choisissant la manière dont nous voulons l’habiter et y demeurer […] n’y a-t-il pas d’autres alternatives au système actuel ? ». La question taraude l’évêque de Rome au point d’en devenir le fil conducteur de ses interventions. Ses réponses se construisent à la lecture de l’Évangile comme d’autres nourrissent leur volonté de changement à partir de leurs propres outils conceptuels. Nous sommes à un changement d’époque et cela place les catholiques et l’Église devant des responsabilités nouvelles, rappelle le pape. Les orientations sont affichées : il est urgent de changer de logique, les demi-mesures ne suffisent plus, il faut résister et lutter contre les méfaits du système financier, les catholiques sont appelés à s’y engager et à entretenir des relations de proximité avec les populations… Une prise de position qui prend de la distance avec la conception ancienne de l’Église catholique qui se voulait proche de la bourgeoisie capitaliste et des logiques financières. Est-ce pour cette raison qu’il est souvent accusé, par ses opposants, d’être un communiste ? Les réflexions de François font écho aux problématiques posées aux forces de progrès. L’ambition est d’ouvrir des perspectives nouvelles aux peuples. Dès lors, qu’il soit croyant ou non, chacun doit trouver sa place dans ces débats et ces combats pour édifier une nouvelle civilisation. Juin 2021 EXHORTATION
L’Église est dans la tourmente. La crise qu’elle traverse montre ses difficultés à être audible dans ce monde du XXIe siècle. Une situation à laquelle s’ajoutent des problèmes liés à l’organisation interne de l’institution. Son type de fonctionnement vertical, patriarcal et centralisé est remis en cause depuis plusieurs années par les catholiques eux-mêmes qui désirent prendre part aux décisions. L’équilibre des pouvoirs entre clercs et laïcs, la place des femmes dans l’institution, la morale sexuelle, le mariage des prêtres… sont autant de questions qui nourrissent leur agacement et les besoins de débat. Les nombreux cas d’abus sexuels rendus publics renforcent cette exigence de réforme. Le nom de François que porte Jorge Mario Bergoglio pour son pontificat, en référence à saint François d’Assise, est tout un symbole. Il représente à la fois le parcours d’une vie de pauvreté et l’appel à une mission confiée par Dieu : « répare » la maison, car « elle tombe en ruine ». François d’Assise révolutionnait l’Église catholique de son temps. François est aujourd’hui face à ces mêmes défis, construire une Église pour le xxie siècle, qui soit pauvre et agisse avec les pauvres. Ses huit années de pontificat ont démontré son engagement et sa détermination à proposer de nouvelles orientations. Mais « faire des réformes à Rome, c’est comme nettoyer le Sphinx avec une brosse à dents ,» devait-il souligner lors des ses vœux à la curie en décembre 2017. Autant dire que ses objectifs s’inscrivent sur le long terme. Changer de logiciel culturel, s’attaquer à la mainmise des clercs sur le pouvoir ecclésial, insuffler une logique de service pour le peuple de Dieu et l’institution…, cela demande du temps, surtout lorsque ce chemin est semé d’obstacles. François est durement contesté par un entourage institutionnel (administration vaticane…) et un « corps épiscopal » majoritairement conservateur qui ne sont pas prêts à concéder ses pouvoirs au nom de l’évangile. C’est là le drame de l’Église actuelle… et aussi le drame de François. Au point que sur certaines questions (statut du sacerdoce, promotion de la femme, éthique et sexualité…), ses positions ne sont pas toujours claires et créent de l’impatience parmi ceux qui lui sont proches. Confrontés aux peurs et aux difficultés, des catholiques préfèrent se replier dans une pensée rigide et avoir le sentiment d’une plus grande protection tandis que des ecclésiastiques se lancent dans la critique de l’action du pape François qu’ils accusent de s’être abandonné à la modernité et de conduire l’Église à sa perte. Mais, réagit l’évêque de Rome, leur conduite fait référence à un monde qui n’existe plus, ils « restent au balcon tandis que la vie réelle se passe en dessous. » « Les schémas de pensée et les a priori que nous utilisons pour naviguer dans le monde ne sont plus efficaces. » et ne permettent pas à l’Église de trouver sa place. Deux changements lui semblent décisifs : l’évolution des mentalités du peuple de Dieu et la contribution de l’Église aux actions pour la justice et la construction d’un monde meilleur. La communication papale est devenue un axe central pour en faire prendre conscience. Tous les canaux sont mis au service du dialogue avec « les personnes de bonne volonté », qu’elles soient croyantes ou non : exhortation, encycliques, discours, lettres, interviews, rencontres avec les populations, livres… Ses idées, souvent reprises seulement en partie par les médias, ne donnent pas à voir leur cohérence. Pourtant elles ne doivent rien au hasard, sa démarche est construite. Cet article n’a d’autre prétention que d’essayer de saisir les schémas de pensée du pape François au fil de ses écrits et de ses discours pour les remettre en perspective. Un cadre de réflexion… Quelques mois après son élection, le pape François signe l’exhortation apostolique Evangelii gaudium (la joie de l’Évangile) où il présente aux catholiques ses projets pour l’Église. Les enjeux et les difficultés rencontrées sont analysés sans aucune concession. L’intention est de provoquer un électrochoc chez les catholiques et de les conduire à s’engager vers une nouvelle phase de mise en œuvre du concile Vatican II (1962-1965). Convoqué par Jean XXIII, ce concile eut dans le monde un retentissement considérable. Son « aggiornamento » et les réformes qu’il préconisait ont placé l’institution sur la voie de profondes transformations. L’Église ouvrait enfin ses « portes » sur les réalités du monde. François l’interprète comme la volonté de relire l’Évangile dans une situation historique concrète et juge que la démarche conciliaire est « absolument irréversible ». Ces transformations demandent encore du temps pour s’exprimer complètement, car, précise-il, « il faut un siècle pour qu’un concile entre dans la vie et nous n’en sommes qu’à la moitié ». Deux autres éléments importants structurent la pensée du pape. L’exhortation apostolique Evangelli nuntiandi, publiée en décembre 1975 par Paul VI, se consacre à l’évangélisation dans le monde. L’intérêt de ce texte réside dans l’actualisation des travaux du concile Vatican II, tenu dix ans plus tôt. Montrant le lien entre l’évolution du monde et les conditions d’évangélisation, Paul VI fait de l’annonce de l’Évangile l’axe fondamental de la mission de l’Église. Le document d’Aparecida publié en 2007 est le second pilier. Aparecida est le nom de la ville brésilienne où s’est réunie la conférence des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes. Jorge Bergoglio a pris une part active à ces travaux. Rappelons que, depuis le concile, l’Église latino-américaine cherche sa voie. Soumise jusqu’alors aux conceptions d’un catholicisme européen, ces Églises entendent désormais exprimer leur foi dans les réalités continentales. Cela ne va pas sans débats ni résistances au sein du Celam (Conférence épiscopale latino-américaine). La conférence de Medellin (Colombie), en 1968, avait vu les évêques latino-américains exprimer clairement leur soutien aux réformes de Vatican II. Pour la première fois on y parlait de l’option préférentielle pour les pauvres, de la théologie de la libération et des communautés ecclésiales de base (Ceb). La méthode d’analyse « Voir-Juger-Agir » imaginée et appliquée par la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) était adoptée : voir la réalité du terrain, discerner et juger les moyens d’intervention, puis agir sur la base de réponses pastorales adaptées. Medellin se révèle être une étape importante dans la transformation de l’Église d’Amérique latine. Luttes pour la justice dans les sociétés et changements structurels dans l’Église deviennent les fondements de la mission d’évangélisation. Pourtant, durant plusieurs décennies, avec l’appui de Rome, ces avancées seront bloquées par les prélats les plus réactionnaires. C’est seulement en 2007, lors de la conférence d’Aparecida, que l’Église catholique d’Amérique latine reprend le chemin du renouveau et confirme, en les actualisant, les décisions prises à Medellin. Faire évoluer les mentalités Modifier le logiciel culturel des catholiques est l’une de ses premières préoccupations « ce qui nous arrive en ce moment nous met devant l’urgence d’avancer dans une révolution culturelle courageuse ». Dans un livre publié fin décembre 2020, François relate la volonté de Jésus de rejeter la mentalité des élites religieuses qui s’appropriaient la loi et la tradition et leur permettaient de juger et de contrôler celles et ceux qui ne leur ressemblaient pas. Il en conclut que cette façon de faire les éloignait du peuple. C’est pour se rapprocher des plus pauvres et aller en priorité vers eux que les catholiques sont aujourd’hui encouragés à changer de comportement. Mais changer un comportement qui s’est progressivement construit au cours des siècles n’est pas chose aisée et le « on a toujours fait ainsi » freine les bonnes volontés. Un bref retour dans l’histoire montre que l’autorité et la verticalité du pouvoir ont toujours imprégné le principe d’organisation de l’Église catholique (et la mentalité des fidèles) : une autorité absolue et monarchique avec au sommet le souverain pontife. C’est à l’époque de Constantin et au cours des ive et ve siècles que l’Église choisit ce modèle d’administration. Le concile de Latran consolidera ce pouvoir d’autorité et la réforme dite « grégorienne » décrète la suprématie du pouvoir sacré des clercs sur les laïcs. L’expérience montre que ce cléricalisme, dénoncé aujourd’hui, sera facteur de difficultés pour l’Église. De concile en concile, le pouvoir monarchique de Rome et des clercs s’est imposé toujours plus fermement. La centralisation atteindra le « sommet » lors du concile Vatican I en 1870 qui prononce « l’infaillibilité » du pape et place le fonctionnement de l’Église sous sa seule autorité. Non sans humour, Jean XXIII, prenant ses distances avec cette notion, disait : « Oui, le pape est infaillible lorsqu’il parle “ex cathedra”. C’est pourquoi je ne parle jamais “ex cathedra” ! » À l’exception de la période de réception de Vatican II (1962-1965), aucun souverain pontife n’a tenté de remettre en cause cette centralisation abusive du pouvoir. « Toute l’histoire de cette Église, écrivait Yves Congar dans son journal rédigé lors des travaux du concile, c’est celle des entreprises poursuivies par tous les moyens à longueur des siècles par lesquelles la papauté d’alors a usurpé la place de l’Ecclesia des évêques. » Pour « réparer la maison », François se doit d’opérer ce renversement culturel apte à redonner aux catholiques le dynamisme et la proximité que connaissaient les premières communautés chrétiennes. Cette mission confiée aux chrétiens et à l’Église catholique a besoin, pour être opérante, de s’adosser à une liberté de réflexion et d’action. Les discours fournis clé en main par l’institution religieuse ne sont plus à l’ordre du jour. Certains commentateurs voient dans ce changement de cap un « virage à 180 degrés », ou une « révolution copernicienne ». Peu importe l’appréciation portée, l’idée de l’évêque de Rome est de retrouver un peuple de Dieu agissant en acteur de « terrain » et moins sensible aux pesanteurs institutionnelles. François reprend souvent l’image de l’Église qu’il souhaite : en « sortie vers les périphéries », capable de prodiguer des soins à la société et aux êtres humains comme « un hôpital de campagne ». C’est le refus de « l’entre soi » et un appel aux catholiques à décentrer leur regard vers celles et ceux qui ne croient pas ou ne croient plus. Une pastorale de la responsabilité Dans Lumen fidei, François précise les fondements de cette mission évangélisatrice. La foi « n’éclaire pas seulement l’intérieur de l’Église et ne sert pas seulement à construire une cité éternelle dans l’au-delà, elle nous aide aussi à édifier nos sociétés afin que nous marchions vers un avenir plein d’espérance. » Une perspective qui, loin des discours de résignation et de fatalité, veut « donner un nouvel élan et de nouvelles forces à la vie quotidienne ». Dans les sociétés d’aujourd’hui, de plus en plus sécularisées, où Dieu n’a plus la cote, il n’y a aucun sens à parler de Dieu sans articuler ce dialogue aux réalités des conditions d’existence de l’homme. À l’image des premiers chrétiens, les catholiques et les pasteurs sont invités à vivre leur foi en Dieu et en Jésus-Christ dans une annonce de l’Évangile davantage articulée à la construction d’un monde meilleur où règnent la justice, la paix, la fraternité. Cette mutation qualitative de la foi s’élabore et prend corps dans les réalités vécues par les chrétiens eux-mêmes. Les rapports d’exploitation et de domination construits au cours des siècles sont davantage perçus par une majorité d’entre eux comme responsables du malheur des êtres humains. Ils partagent avec les milieux populaires la même colère et la même aspiration à vivre autrement. Cette évolution avait été repérée en son temps par Jean XXIII. Lors de son discours d’ouverture au concile Vatican II, il remarquait déjà que la compréhension de la tradition évangélique évoluait avec la connaissance du monde « Ce n’est pas l’Évangile qui a changé, disait-il, c’est nous qui le comprenons mieux. » L’Évangile se voit davantage aujourd’hui comme un horizon d’humanisation et d’émancipation du monde et non plus uniquement comme une démarche de conversion à la religion. Un débat qui n’a cessé d’habiter les croyants depuis les années 1960. Le théologien Joseph Moingt, récemment décédé, considérait que les paroles contenues dans l’Évangile venaient de Jésus et à les examiner de près, écrivait-il, « nous n’y trouvons pas beaucoup de religion ». Le pape veut progresser vers une pratique pastorale annonçant l’Évangile, mais différenciée des dogmes et des codes religieux. « Une pastorale missionnaire, souligne le pontife, n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrine à imposer avec insistance. » Trouver ce nouvel équilibre est indispensable sinon, dit-il, « l’édifice moral de l’Église risque lui aussi de s’écrouler comme un château de cartes. » Une approche qui rejoint celle de nombreux fidèles engagés dans les milieux associatifs, mais qui provoque chez d’autres beaucoup de réticence, notamment parmi ceux qui attendaient “confortablement” que tout leur tombe du ciel. Ces derniers préfèrent « une vie privée confortable renoncent [à la] dimension sociale de l’Évangile », constate François. Impliquer les catholiques dans une relation de proximité, leur permettre d’être acteurs et décideurs sur le terrain oblige Rome à revoir sa façon de gouverner. La synodalité, terme qui n’est pas nouveau dans le langage ecclésial, prend dans cette perspective un sens nouveau. François en donne l’image d’une pyramide inversée. Le sommet, la partie la plus large, représente le peuple de Dieu, en bas à la pointe de la pyramide se situe le pontife dont la tâche essentielle est d’assurer l’unité de l’Église universelle. François le souligne constamment, il est un baptisé au milieu des baptisés et un évêque au milieu des évêques. Selon sa conception, fidèles, collège épiscopal, évêque de Rome doivent, par l’autorité que leur donne le baptême, devenir des coauteurs des choix de l’Église. Il appartient au synode des évêques d’être le récepteur de ce brassage d’idées. Le terme de synodalité vient du grec syn-odos, qui peut se traduire par « marcher ensemble », et les synodes qui se sont réunis depuis 2015 sur les problématiques de la famille, de la jeunesse et de l’Amazonie ont été l’occasion de mettre en pratique cette nouvelle façon de travailler. François fait de la synodalité la colonne vertébrale de son projet, elle est à la fois le but des transformations de l’Église et également le moyen de mettre en mouvement les catholiques dans une « pastorale de la responsabilité ». Un chemin… Avec l’exhortation Evangelii Gauduim (La joie de l’Évangile) publiée en novembre 2013, François précise le sens de son pontificat et envoie un message aux catholiques qui sont en attente de mesures fortes. Ce document a une double caractéristique : le changement de ton dans la perception des enjeux économiques, sociaux, culturels, religieux et son niveau d’exigence dans la recherche de nouveaux chemins pour l’Église. Aborder ces enjeux est une question primordiale à ses yeux, car, « si cette dimension n’est pas clairement prise en compte, on court le risque de défigurer le sens authentique et intégral de la mission d’évangélisation. » Le raisonnement s’appuie sur l’idée que si les transformations sociales et ecclésiales vont de pair, ce sont bien les pratiques pastorales qui apporteront les modifications nécessaires aux structures d’organisation de l’Église. L’heure n’est donc plus pour les prélats à se focaliser sur les controverses internes, les différents doctrinaux ou l’élaboration de plans de carrière, mais d’aller au contact du peuple pour le soigner. Une Église « accidentée, blessée et sale pour être en sortie dans la rue » est préférable à une Eglise tournée vers elle-même, répète régulièrement le pape. Persuadé que se joue, en ce début de siècle, l’avenir de l’humanité, il pointe, selon sa méthode de réflexion « Voir-Juger-Agir », les responsabilités du néolibéralisme et dénonce le fonctionnement du système économique : « il est injuste à la racine », « c’est une économie qui tue » parce que c’est la recherche du profit qui prévaut. « Un marché divinisé » qui engendre « quelque chose de nouveau », les exclus ne sont pas seulement des exploités « mais des déchets, des restes ». « Nous sommes appelés à prendre soin de la fragilité du peuple et du monde dans lequel nous vivons ». Dans ce contexte, l’Église « ne peut ni ne doit rester à l’écart de la lutte pour la justice ». La priorité donnée aux pauvres s’impose, car, « tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres… les problèmes du monde ne seront pas résolus ». L’option préférentielle pour les pauvres est sa théologie. Une pratique fondamentale à l’image d’un Dieu et du Christ qui se font pauvres pour aider les pauvres. Cette approche prend une résonnance toute particulière aujourd’hui : « La raison de résoudre les causes structurelles de la pauvreté ne peut attendre », non seulement pour obtenir rapidement un soulagement aux difficultés d’existence, mais aussi pour refuser la loi du profit qui fragilise la société et conduit inévitablement vers de nouvelles crises. Une société de paix, de justice et de fraternité est au cœur de l’engagement chrétien parce qu’« une foi authentique implique toujours un profond désir de changer le monde ». « La terre est notre maison commune » et, bien que la justice et l’organisation de l’État soient de la responsabilité du politique, l’Église ne peut ignorer l’ampleur des difficultés vécues par les peuples. L’écoute du cri des pauvres, des périphéries, des populations qui sont « sans terre, sans toit, sans pain, sans santé, lésées dans leurs droits », c’est le mandat confié aux catholiques. Refuser de se préoccuper de ces questions fait « [courir] le risque de la dissolution » et de ne porter que des discours creux. Dans cette réflexion, les questions de la paix (paix sociale et paix entre les peuples) occupent une large place. La paix sociale ne sert pas à masquer ou à accompagner l’injustice sociale. Les revendications et les luttes qui s’engagent pour les droits humains ne doivent « pas être étouffées ». La paix entre les peuples n’est pas non plus qu’une seule absence de guerre. Cette paix se construit jour après jour dans la poursuite d’un nouvel ordre mondial régi par la justice et la coopération et où les différences s’harmonisent dans un projet commun. L’exhortation apostolique note au paragraphe 241 : « Dans le dialogue avec l’État et avec la société, l’Église n’a pas de solutions pour toutes les questions particulières. Mais ensemble, avec les diverses forces sociales, elle accompagne les propositions qui peuvent répondre le mieux à la dignité de la personne humaine et au bien commun. » Repenser un projet Bien que publiées à cinq ans d’intervalle, les encycliques Laudato si’ et Frateli tutti se trouvent intimement liées. Elles apparaissent clairement comme la base d’un projet de réformes où se dessinent de nouveaux possibles en réponse aux préoccupations sociales. Ces textes, d’une certaine radicalité, dressent un constat sans appel : les dommages causés à l’environnement et l’aggravation des conditions sociales d’existence sont les conséquences d’un mode de production qui privilégie la recherche de profit. Nous sommes face à une crise anthropologique profonde : la négation du primat de l’être humain. L’erreur, écrit le pape dans ses deux encycliques, est de faire de l’individualisme le principe d’organisation de la société. Changer de direction, transformer le système économique, devient urgent, mais encore faut-il savoir sur quels principes nouveaux nous voulons vivre. Nous y reviendrons plus loin dans le texte. François le crie haut et fort aux participants de la IIe Rencontre mondiale des mouvements populaires : pour répondre « aux cris de la terre » et « aux cris du peuple », « nous avons besoin d’un changement et nous le voulons ! ». Parmi les individus, croyants et non-croyants, il y a ceux qui soutiennent ce système ou tentent de s’y adapter et ceux qui, tout en le subissant, ne s’y plient pas. C’est vers ceux-là, ceux qui résistent, que le pape veut avant tout porter son message. Sa volonté est de redonner sens à leur engagement. Le salut de l’humanité ne peut être que collectif, « ou bien on se sauve tous ou bien personne ne se sauve », par conséquent la fraternité et l’amitié sociale sont les éléments essentiels pour réunir la « famille humaine » et retisser du lien. Il confie aux mouvements populaires le rôle d’éclairer cette voie de transformations et les encourage à se faire entendre, car il est temps, dit-il, que « Le peuple redevienne un sujet de sa propre histoire et se rassemble. ». Depuis son élection au Vatican, il organise chaque année une rencontre mondiale avec les mouvements populaires. Sont invités près d’une centaine de responsables d’organisations, mais ce sont d’abord celles et ceux qui agissent sur le terrain que le pape cherche à rencontrer : les exclus, les exploités, les victimes d’injustices au travail, les acteurs des quartiers périphériques… Ce sont eux, dit-il, les « semeurs d’un nouvel avenir, les promoteurs du changement dont nous avons besoin ». Ils agissent « en bas » au plus près des populations concernées avec une riche pratique de solidarité, de fraternité, de rassemblement et de luttes. Il les appelle à ne pas sous-estimer leur capacité à promouvoir des alternatives, car « l’avenir de l’humanité est, dans une grande mesure, dans (leurs) mains » parce que les « grandes transformations ne se sont pas produites dans les bureaux ». Il les incite aussi à guider la jeunesse pour faire grandir l’utopie et lui donner la force de surmonter les obstacles. La mission confiée aux mouvements populaires va bien au-delà d’un simple ravalement superficiel du système : « le but n’est pas de partager les miettes de notre table, mais à cette table de faire une place à chacun » pour que chacun retrouve sa dignité. Des priorités… La crise et ses répercussions dans tous les domaines de la vie provoquent des situations difficiles pour une grande majorité des habitants de ce monde. Des discriminations aggravées par la pandémie. S’il est indispensable, nous dit le pape, de trouver un « traitement à un virus petit mais terrible, qui met à genoux le monde entier », il y a urgence à soigner un plus grand virus, celui de l’injustice sociale, de l’inégalité, de la marginalisation et du manque de protection des plus faibles, et « quel scandale cela serait si toute l’assistance économique que nous observons – dont la majorité est issue de l’argent public – était concentrée à sauver les industries qui ne contribuent pas à l’inclusion des exclus, à la promotion des derniers, au bien commun ». La pandémie montre d’un jour nouveau le mauvais état de santé des structures de la société et du monde. « Quand l’obsession de posséder et de dominer exclut des millions de personnes des biens primaires ; quand l’inégalité économique et technologique est telle qu’elle déchire le tissu social ; et quand la dépendance vis-à-vis d’un progrès matériel illimité menace la maison commune, alors nous ne pouvons pas rester impassibles. » Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière qui peut nous conduire vers le pire ou nous laisser entrevoir la possibilité de construire quelque chose de différent. Dans cette période où le nouveau frappe à la porte, la réaffirmation et le renouvellement des appareils conceptuels deviennent nécessaire pour l’évêque de Rome. Sans en chercher l’exhaustivité, pointons ici quelques-unes des pistes de réflexion qu’il égraine au fil de ses interventions. L’entreprise : le droit à la liberté d’entreprendre ne peut se trouver au-dessus des droits des peuples et de l’environnement. De nouveaux critères sont devenus indispensables pour leur fonctionnement. La propriété : le droit la propriété privée ne peut être un droit naturel mais relève d’une fonction sociale destinée au bien commun. Au moment où les inégalités sociales explosent, il n’est que justice que la propriété soit partagée puisqu’elle est le résultat du travail des femmes et des hommes. « Le développement ne peut pas être orienté vers l’accumulation au bénéfice de quelques-uns, mais doit assurer les droits humains […] y compris les droits des nations et des peuples. » La coopération internationale : il faut réfléchir à un nouvel ordre juridique, politique et économique mondial orienté vers le développement solidaire de tous les peuples, notamment les plus pauvres, en leur donnant une voix opérante dans les décisions communes. Les femmes : elles ont une approche nouvelle de la société qui ouvre une perspective dont le monde a besoin pour faire face aux défis d’aujourd’hui. C’est le sens qu’il donne en favorisant – timidement de l’avis de certains – l’accès aux femmes à de plus grandes responsabilités dans l’Église. La politique : elle ne doit se soumettre ni à l’économie ni aux diktats des technocrates qui entravent la marche du monde. Raison sans doute pour laquelle elle est dépréciée, note François, qui appelle à la réhabiliter. Sa conception d’une bonne politique, c’est celle capable de réformer les institutions, de coordonner, d’améliorer les pratiques « qui permettent de vaincre les pressions et les inerties vicieuses. » Dans ces moments difficiles, la politique doit œuvrer pour le bien commun et devenir ainsi « une des formes les plus précieuses de la charité », une charité sociale qui agit sur les structures de la société. Le personnel politique : nous avons besoin d’hommes et de femmes politiques qui ouvrent de nouvelles voies pour que le peuple puisse s’organiser et s’exprimer. Qui servent le peuple au lieu de s’en servir et portent en eux l’odeur des quartiers qu’ils représentent. La stratégie : c’est par un débordement de l’état de choses existant que s’opéreront les changements, à l’image d’un petit cours d’eau qui grossit et devient un fleuve capable de tout bousculer sur son passage. La fraternité et l’amitié sociale : elles sont les nouvelles frontières entre ceux qui veulent soumettre les individus en leur prônant l’individualisme et l’indifférence et ceux qui s’opposent radicalement à cette logique et font de la personne humaine le moteur de l’histoire. Les migrations : elles doivent être reconnues comme un élément fondamental de l’avenir du monde, les étrangers dans le besoin ne doivent pas être rejetés, mais accueillis selon les possibilités de chaque pays. François réaffirme dans le même temps l’urgence de créer les conditions pour que chacun puisse vivre sur sa terre. La paix : on affronte aujourd’hui une « guerre mondiale par morceaux » qui se répercute sur la scène mondiale. La guerre répond à un calcul lié à des intérêts particuliers et à un manque de vision d’avenir. La paix ne peut-être fondée sur la menace d’une destruction réciproque. L’objectif de l’élimination totale des armes nucléaires devient un impératif moral et humanitaire. Avec l’économie financière réalisée sur le commerce des armes, le pape propose de créer un fonds mondial pour éradiquer la misère. Une contribution Un avenir meilleur se bâtira à la faveur d’un long processus de débordement. Pour François, cette construction commence dès maintenant et il veut y apporter sa contribution. Non avec un programme politique, ce qui n’est pas la vocation de l’Église, mais à partir de pistes de réflexion articulées autour des trois « T » : « Terre, Toit, Travail ». Une façon de rappeler quelques urgences et de souligner la cohérence des actions engagées par les mouvements populaires. Quelques morceaux choisis : « La Terre » : les biens et les ressources de la terre sont destinés à tous, l’air frais, l’eau propre et une alimentation équilibrée sont essentiels pour le bien être de tous. L’accès universel à ces biens est au cœur de notre avenir. Les modalités suggérées dans Laudato si’ sont rappelées : passer des combustibles fossiles au renouvelable, changer nos conceptions de la valeur et du progrès en tenant compte de l’impact des entreprises sur l’environnement, examiner l’impact des méthodes industrielles sur l’environnement et de l’agrobusiness sur le petit agriculteur, ouvrir davantage la terre aux petits exploitants qui produisent pour la consommation locale, atteindre les objectifs de développement durable des Nations unies pour 2030… « Le Toit » : cette notion est utilisée au sens de la maison commune. Il propose d’humaniser les espaces urbains : multiplier les espaces communs et les espaces verts, assurer un logement digne et familial pour tous, développer les transports publics de qualité pour réduire la pollution et assurer la rapidité et la sécurité des déplacements, développer des politiques sociales intégrant les zones périphériques des villes… Ces efforts doivent être menés à partir des acteurs locaux aidés par l’État. Ces mesures sociales permettraient d’encourager la protection de l’environnement. « Le Travail » : un droit et un devoir pour toutes et tous. Bien plus qu’un moyen de gagner de l’argent, il offre à chacun la possibilité de s’exprimer et de contribuer au bien commun. Trop souvent nous faisons fausse route, précise le pape, les travailleurs sont traités comme des éléments sacrifiables tandis que les actionnaires font la pluie et le beau temps. Il appelle à élargir la définition de la valeur travail comme s’occuper d’un parent, être mère à plein temps, ou bénévole dans un projet social, est un travail même s’il n’est pas rétribué. Il propose d’explorer le revenu de base universel (RBU) comme moyen de faciliter la mobilité ou de refuser les emplois qui enferment dans la pauvreté ou encore de permettre d’associer salaire et temps consacré à la collectivité. Il devient également urgent d’explorer l’idée de travailler moins. Quelle alternative au système actuel ? Le monde vit des temps incertains où peut s’imposer le pire comme le meilleur. Ou ce système mondialisé de l’argent-roi poursuit et aggrave ses nuisances économiques et sociales ou l’aspiration des peuples et de la planète à « bien vivre » s’impose. Dans ce contexte, questionnements et propositions d’avenir de l’humanité deviennent l’enjeu du débat. Dans la préface du livre du pape François, Un temps pour changer, le père Benoist de Sinety s’interroge : « Et si le temps nous était donné de réfléchir à ce monde, non pas en subissant ce qui nous est demandé de vivre, mais en choisissant la manière dont nous voulons l’habiter et y demeurer […] n’y a-t-il pas d’autres alternatives au système actuel ? ». La question taraude l’évêque de Rome au point d’en devenir le fil conducteur de ses interventions. Ses réponses se construisent à la lecture de l’Évangile comme d’autres nourrissent leur volonté de changement à partir de leurs propres outils conceptuels. Nous sommes à un changement d’époque et cela place les catholiques et l’Église devant des responsabilités nouvelles, rappelle le pape. Les orientations sont affichées : il est urgent de changer de logique, les demi-mesures ne suffisent plus, il faut résister et lutter contre les méfaits du système financier, les catholiques sont appelés à s’y engager et à entretenir des relations de proximité avec les populations… Une prise de position qui prend de la distance avec la conception ancienne de l’Église catholique qui se voulait proche de la bourgeoisie capitaliste et des logiques financières. Est-ce pour cette raison qu’il est souvent accusé, par ses opposants, d’être un communiste ? Les réflexions de François font écho aux problématiques posées aux forces de progrès. L’ambition est d’ouvrir des perspectives nouvelles aux peuples. Dès lors, qu’il soit croyant ou non, chacun doit trouver sa place dans ces débats et ces combats pour édifier une nouvelle civilisation. Juin 2021 L’Église est dans la tourmente.

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Discretionary Ligatures
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№s
Denominators
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1
2
3
4
5
6
7
8
9
Diagonal Fractions
1/2
1/3
1/4
1/8
2/3
3/4
3/8
5/8
7/8
Lining Figures
$
0
1
2
3
4
5
6
7
8
9
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Numerators
0
1
2
3
4
5
6
7
8
9
Oldstyle Figures
$
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1
2
3
4
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6
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8
9
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Ordinals
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Scientific Inferiors
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Lowercase to Small Capitals
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SS01 Arrows
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Subscript
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Superscript
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+
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-
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Tabular Numbers
$
0
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9
¢
£
¥
ƒ
Slashed Zero
0

Supported Languages